Participants : Arnauld Carpier, Pierre Cours-Salies, Leïla Cukierman, Roger Hillel, Valentin Meyer, Frank Mouly.
Ci-dessous une synthèse thématique. Les interventions intégrales sont disponibles en fin de document.
Les interventions montrent un consensus large autour de la nécessité de réinterroger le communisme, en partant à la fois de son histoire, de ses échecs et de ses possibles actuels. Plusieurs participants expriment leur volonté de ne pas se contenter d’un retour nostalgique ou dogmatique, mais de reconsidérer les objectifs, les formes d’organisation et les fondements théoriques du projet communiste.
Pierre rappelle la désintégration progressive du PCF depuis 1968 et souligne l’importance de relire les auteurs critiques comme Gramsci.
Arnauld revient sur son parcours marqué par une adhésion précoce au PCF et un engagement constant, souvent en décalage avec la ligne du parti. Il insiste sur l’urgence de repenser la stratégie communiste au quotidien.
Roger affirme que le communisme n’a jamais existé en tant que tel, que ce soit en URSS, en Chine ou à Cuba, et invite à dépasser les illusions historiques.
Roger propose de parler non pas de « projet communiste », mais de « visée communiste », c’est-à-dire d’un horizon à atteindre, non figé. Il articule cette visée autour de neuf points-clefs :
Refus du terme de « projet communiste » au profit de « visée communiste ».
Définition d’une société sans classes dominantes ni dominées, donc sans État.
Lutte contre exploitation, alénation et domination ici et maintenant.
Aucun pays n’a jamais mis en place le communisme ou même le socialisme.
Des « déjà-là communistes » existent (Sécurité sociale, SCOP, etc.).
Importance de la question de l’État et du dépérissement de ses fonctions.
Conquête de la souveraineté dans le travail.
Appropriation démocratique des outils de production et des choix sociaux.
Interconnexion des luttes : antiracisme, féminisme, écologie, etc.
Plusieurs auteurs sont cités comme indispensables : Marx (notamment la Critique du programme de Gotha), Lucien Sève, Isabelle Garo, Bernard Friot.
Leïla a invité à croiser les luttes artistiques, culturelles, et antiracistes, en insistant sur la distinction entre culture et art, et sur la nécessité de penser l’émancipation à partir de leurs pratiques.
Pierre rappelle le rôle fondamental des syndicats dans la réflexion sur la Sécurité sociale comme base politique anticapitaliste.
Le rapport individu / collectif : abordé par plusieurs intervenants comme une tension centrale à résoudre dans toute proposition communiste.
La méfiance envers les dogmatismes : Frank dénonce une lecture quasi religieuse de Marx, appelant à une pensée vivante et critique.
La place de l’état : largement débattue, souvent en lien avec la question de son dépérissement et de la bureaucratie.
Frank a souligné le besoin actuel d’une idée forte, porteuse d’espoir et de collectif. Il voit par exemple dans l’expérience du numérique libre (Wikipedia, logiciels open-source) des exemples de communs à investir politiquement.
Le communisme est envisagé comme une idée à raviver, à reconstruire, non comme une tradition à transmettre intacte.
- Une méthode : éducation populaire, débat ouvert, documentation, partage grand publicRendre les textes accessibles (synthèses, fiches de lecture).
Valoriser les contributions intellectuelles de chacun, un travail à réaliser avec ce qui pense sans se revendiquer du « communisme ».
Partager les ressources par un cloud documentaire et des mails collectifs.
Rendre les débats lisibles et populaires.
Tous les participants ont exprimé un fort engagement à refonder une pensée communiste contemporaine, critique, ouverte et résolument ancrée dans les luttes sociales actuelles. La volonté de faire vivre une « visée communiste » non dogmatique et connectée aux pratiques réelles ressort comme fil conducteur de cet échange dense et stimulant.
Se situer dans une perspective de « déjà-là communiste » : à travers des pratiques et postures, notamment issues de l’éducation populaire.
Constituer un fonds commun de ressources (textes, résumés, fiches de lecture, supports audio/vidéo) pour :
Encourager la lecture et la compréhension des références majeures du communisme.
Rendre les savoirs accessibles à tous, au sein de l’atelier et au-delà.
Faire vivre l’atelier dans la durée avec régularité, méthode et ouverture.
Date : Lundi 5 mai
Heure : 20h à 22h
Fréquence future : une plénière mensuelle
Deux temps dans chaque séance :
1ʳᵉ partie (1h) : discussion sur un texte ou thème choisi à l’avance (avec documents préparatoires diffusés).
2ᵉ partie : discussion sur l’organisation et les perspectives de l’atelier.
Thématique de départ :
« Le communisme n’a-t-il jamais existé ? »Formulée sous forme de question, pour ouvrir la discussion sans la figer.
Préparation en amont :
Roger proposera une contribution initiale écrite (avec quelques références).
Éventuellement, réponses de Pierre, Leïla ou d’autres.
Un texte de base synthétique sera envoyé avant la séance (idéalement 5 jours avant).
Utilisation de l’adresse collective atelier@alternatives-communistes.fr
Tous les participants intéressés seront ajoutés en copie des échanges (Frank s’en occupe).
Valentin n’avait pas reçu les mails précédents, il sera ajouté.
Valentin se charge de créer un cloud partagé pour héberger les documents, textes, et liens.
Tous peuvent envoyer des références ou ouvrages à inclure via l’adresse e-mail collective.
Exemple de bibliographie à intégrer : ouvrages de Pierre Dardot et Christian Laval, Bernard Friot, Marx, Lucien Sève, etc.
Un sujet par réunion, préparé et documenté à l’avance.
Lecture collective possible en ouverture d’atelier.
Fiches de lecture, synthèses ou présentations orales de textes à envisager.
Valoriser les productions de l’atelier, les diffuser dans un esprit d’éducation populaire (via un site, mails, synthèses accessibles).
Inclure sans contraindre : chacun participe à sa mesure.
Aucun « comité d’organisation » formalisé mais quelques camarades moteurs (Roger, Arnaud, Pierre, Frank…).
Ouverture aux contributions de personnes ressources absentes lors de cette séance.
Pas de posture d’expert, volonté d’approfondir collectivement les idées.
Le texte ci-dessous est une transcription intégrale et corrigée des prises de parole des participants.
(…) L’enregistrement de la séance a débuté en cours de réunion
On ne peut pas partir de rien. Je tiens à entendre vos points de vue, parce que la question du communisme se pose à nouveau en France. Il faut bien comprendre que l’effondrement du Parti communiste date, selon moi, de 1968. Depuis, il n’y a eu aucune remontée. Cela doit être interrogé.
Par ailleurs, certains groupes trotskistes, comme celui de l’IKR, qui étaient très cultivés, ont développé une critique approfondie de la Révolution d’Octobre. Mais au fond, leur programme – celui de Lénine, Trotsky ou d’autres – cherchait à radicaliser une situation pour que la démocratie permette davantage de justice sociale, une autre organisation de la société. Ce n’était pas un projet d’avant-garde. La vision stalinisante, elle, voulait pousser les gens au dévouement par une avant-garde supposément porteuse de la vérité.
Personnellement, j’ai été dans une organisation que je supportais mal car elle ne faisait pas de propagande pour une révolution démocratique. Leur argument était que, compte tenu du poids du PCF et de l’URSS, on ne pouvait pas défendre un programme révolutionnaire démocratique sans se faire « rouler dans la farine » par les beaux parleurs. Cela pouvait être vrai avant 1991, mais depuis la chute de l’URSS, ça ne tient plus. Quand j’ai entendu dire qu’il fallait changer le nom de l’organisation parce que le mot « communisme » faisait peur et nuisait au recrutement, j’ai quitté cette organisation où j’avais été permanent pendant une dizaine d’années.
Aujourd’hui, à la retraite depuis 2013, je continue à suivre les débats. J’ai approfondi une lecture de Gramsci, mais j’ai l’impression que ceux qui s’en revendiquent ne l’ont pas vraiment lu. À mes yeux, le communisme est un projet d’organisation de ceux qui vivent de leur travail. Le fait qu’on ne parle plus de composition de classe, ni de projet de bouleversement des rapports sociaux, laisse croire que le communisme n’existe plus.
C’est pour cela que j’ai cité un texte de l’humaniste Lucien Séve, que les socialistes hollandais utilisent pour donner à leur discours un vernis marxiste. Ce texte témoigne selon moi de l’effondrement du débat communiste. Il faut le lire. Si on n’est pas capables de répondre à ces questions quelques mois après en avoir discuté, ce serait dommage.
Pour conclure, j’ai commencé une thèse sur le marxisme en 1967, en fin d’études. Je n’ai jamais cessé de lire et d’étudier ces questions. Cela m’intéresse tous les jours.
Intervention de ValentinMerci beaucoup, Pierre. Merci à toutes et tous. Je ne vais pas être trop long. Les raisons pour lesquelles je suis communiste, je pense qu’on les partage plus ou moins ici.
Pour me présenter rapidement : je suis actuellement au Chili, où il fait jour chez moi. Je suis étudiant en sciences politiques et je fais un stage en histoire. L’année prochaine, je ferai mon mémoire d’histoire.
Ce qui m’intéresse particulièrement, c’est le point de vue latino-américain. Ici, on constate que les tentatives électoralistes à gauche ont été vouées à l’échec. Le Parti communiste chilien, par exemple, est aujourd’hui devenu une formation très sociale-démocrate, sans doute plus à droite que La France Insoumise.
Donc pour moi, la question n’est pas seulement celle du Parti communiste, mais de comment faire vivre le communisme en tant que tel. Si c’est pour faire la même chose que La France Insoumise, ça ne sert à rien. Si l’objectif est de gagner des élections, alors autant soutenir LFI. Mais si on veut discuter d’une nouvelle société, d’une autre façon de vivre, alors c’est à nous de faire le travail.
Il y a des penseurs et penseuses du communisme au PCF, mais on ne les entend pas. Seul Fabien Roussel fait du bruit, souvent sur CNews, avec des propos qu’on pourrait qualifier de « conneries ». C’est dommage, car on a des intellectuels de qualité.
Je suis aussi très attaché à l’idée que le communisme intègre toutes les dimensions : racisme, discriminations, économie, écologie. La distinction entre ateliers (sur le racisme, sur le communisme, etc.) est un peu artificielle, bien qu’elle soit nécessaire pour organiser la pensée. À mes yeux, tout se conjugue.
Enfin, j’ai écouté avec intérêt ce que tu disais, Frank, sur les alternatives communistes au pluriel. Friot, par exemple, propose quelque chose de stimulant. Mais dès qu’on critique un peu son modèle, il s’énerve, il se braque. C’est dommage, car j’aime bien ce qu’il propose : une alternative à la posture victimaire, un modèle concret. C’est pour ça que je suis très content qu’on ait cet atelier.
Alors moi, j’ai été biberonnée au Parti communiste par les deux côtés de ma famille :
Du côté de ma grand-mère maternelle, des communistes martiniquaises ; et du côté de mon grand-père paternel, des communistes juifs polonais. J’ai baigné là-dedans, c’est toute ma vie. Si j’étais communiste, c’était d’abord dans le cadre des luttes anticoloniales — je dis bien anticoloniales et pas de décolonisation, parce que ce n’est pas la même chose.
Et évidemment par rapport aux questions d’antismétitisme. Les questions de racisme me motivent énormément. C’est un des sujets clés de mon adhésion personnelle à la lutte pour une transformation radicale de la société. Transformation qui passe par la remise en question des rapports de classe et des rapports de domination.
Ma famille était d’origine ouvrière, engagée dans des luttes ouvrières très fortes, comme celle de la SNECMA en 1952.
J’ai quitté le Parti communiste au début des années 2000 pour deux raisons : d’abord à cause de certaines pratiques locales dans ma ville ; et ensuite parce que je ne trouvais plus de formation, plus de travail de réflexion. J’étais vraiment déçue. Bref, je ne trouvais plus ma place.
Malgré cela, je me suis toujours considérée comme communiste. Parce que je continue à vouloir participer aux luttes, à toutes les luttes contre les dominations, contre l’exploitation. J’ai repris ma carte en 2022, au moment de l’arrivée de Fabien Roussel à la tête du Parti. Parce que je me suis dit : je n’ai pas envie de laisser cet outil à ce connard. Je ne veux pas que ce soit ça, l’image du communisme. Et je ne veux pas que les communistes encore présents dans ce parti, des communistes convaincus, soient biberonnés à ce discours. Je voulais apporter un contrepoint.
Je reconnais que mes réflexions sur le communisme sont sans doute datées. Je n’ai pas de formation nouvelle, et je suis plutôt dans une posture d’écoute et d’attente, que dans la capacité à nourrir moi-même cette réflexion. Pour moi, le communisme relève davantage du mouvement que de l’aboutissement. Je m’arrête là pour faire court.
Alors, je vais conclure ce tour de table… enfin, “tour de table”, c’est un bien grand mot.
Moi, j’ai adhéré très jeune au Parti communiste, mais j’ai su très tôt que je serais communiste. Je l’ai dit tout à l’heure : je suis né au Vietnam, dans une famille bourgeoise, avec un père militaire. Je suis venu très jeune en France. J’avais onze ans lors du massacre de Mỹ Lai, en 1967 — ce village entier brûlé par les Américains. Il y avait eu un reportage en une de France-Soir, avec cinq colonnes à la une. J’ai dit à ma mère : « C’est une horreur. Si j’étais resté au Vietnam, je serais avec les Vietminh. »
Et ça ne m’a plus jamais quitté. J’ai adhéré quelques années plus tard, à 17 ans, après avoir fait la campagne de 1974 avec les communistes.
Mon attachement au communisme vient de là. Ensuite, j’ai toujours été dans le Parti, même quand j’y ai eu des responsabilités, mais en restant en “biseau” par rapport à lui — dans ma manière de vivre mon communisme. Par exemple, dans les années 70-80, dès 1974 en fait, je me suis engagé très fortement contre le néostalinisme, que je trouvais encore très présent. C’était mon sentiment, et je voulais que les choses changent.
Je me suis retrouvé mis à l’écart, y compris durant mon service militaire, à l’époque où j’étais secrétaire de section, et même lors d’un congrès départemental sur ces questions-là. Et je suis resté en marge, à peu près tout le temps, sauf pendant une dizaine d’années où j’ai eu des responsabilités dans la fédération de l’Hérault et au niveau régional, en Languedoc-Roussillon.
Pour moi, l’exigence, c’est que la pratique communiste, elle doit être quotidienne. Que je sois dans une association, dans un syndicat, dans mon village ou dans mon quartier, je suis communiste. Et pour pouvoir faire vivre cette exigence-là, j’ai besoin de me nourrir en permanence, de rester attentif à ce qui se dit, à la validité théorique de ce qu’on avance, à comment on met en œuvre tout cela. Comment on en parle aux gens, comment on les amène à agir dans une logique de rupture, à penser autrement, à sortir de l’isolement, quelles que soient leurs conditions.
En ce qui me concerne, dans les années 90, j’ai vécu une vraie rupture dans la pratique politique du Parti communiste. Je ne sais plus comment on appelait ça : les organisations amies, compagnons de route… En tout cas, le Parti s’est refermé sur une logique tactique plutôt que stratégique. C’est devenu un parti qui siège. Enfin… c’est le sentiment que j’ai. Ça a mené à des pratiques institutionnelles, routinières, et à des épisodes franchement discutables.
Par exemple, l’université d’été à Montpellier… j’y suis allé, bon, sans trop me forcer, mais j’ai assisté à un atelier absolument abominable sur la jeunesse communiste… Le troisième point à l’ordre du jour, je ne m’en souviens même plus. Peu importe.
Ce qui est important, c’est que pour moi, le communisme a des sources multiples. Pierre, tu parlais tout à l’heure d’autres traditions qui se réclament du communisme. Eh bien moi, j’ai toujours essayé de dialoguer avec ces autres sources, de lire autre chose que la littérature “officielle”. Par exemple, j’ai lu Soljenitsyne. Et j’en ai parlé dans le Parti. À l’époque, c’était un scandale d’en parler. On était à la fin des années 70. Et pourtant, c’était nécessaire.
Cette nourriture intellectuelle, elle est essentielle pour moi. Et je continue, parce qu’il y a des choses importantes au-delà des seuls auteurs marxistes, ou même au-delà de ceux qui se revendiquent du marxisme, dans l’analyse de la société.
Voilà quelques éléments qui me semblent fondamentaux.
Je pense qu’il faut revenir sur les catégories, notamment celle d’aliénation. Comment on accepte les choses ? Comment le peuple accepte ? Pourquoi est-ce si difficile de mobiliser ? Et puis, il y a bien sûr la question de l’État, de son dépérissement ou non. Que fait-on de ça aujourd’hui ? Est-ce encore une affaire du communisme, ou pas ?
Bref, il y a, selon moi, un certain nombre de points critiques dans l’histoire du Parti. Des points de rupture qui, à mon sens, n’ont jamais été dépassés. On ne leur a jamais donné de contenu. On ne s’est jamais vraiment donné les moyens de s’en saisir ou, au contraire, de les éliminer. Et je ne suis pas du tout dans une logique de tout conserver, bien au contraire.
Dans les derniers bouquins qui m’ont inspiré, je pense notamment à un auteur japonais — je n’ai plus son nom en tête, hélas — qui a travaillé sur le communisme dans l’anthropocène. C’est un ouvrage intéressant, pas très épais, mais qui contient des ruptures assumées, et aussi des continuités qui ont été, souvent, rejetées par les instances officielles du communisme, alors même qu’elles avaient été formulées de longue date. Je pense notamment à la question du lien entre l’homme et la nature, à la manière dont le communisme pense ou ignore l’environnement.
Et puis, je lis actuellement un autre livre : Le Monde confisqué d’Arnaud Horin, publié en 2024, qui s’appuie sur des analyses faites entre 2022 et 2023. Il annonce, quasiment, ce qu’on voit arriver aujourd’hui : le retour de Trump, le basculement de paradigme entre un capitalisme libéral à tout crin et une nouvelle guerre économique d’hégémonie.
Horin parle beaucoup d’hégémonie. Il décrit ça comme des cycles. Et moi, ça m’inspire pour penser ce moment présent. Ça ne veut pas dire que c’est une vérité absolue, mais c’est une source, une base de réflexion.
Il ne se réclame pas vraiment du marxisme, ou alors très mollement. Mais il y a, dans ce qu’il écrit, des choses intéressantes pour nous.
Alors, moi, ce qui m’intéresse dans le cadre de cet atelier, je précise bien : c’est uniquement dans ce cadre-là — parce qu’en dehors, évidemment, j’ai aussi des choses à dire, sur d’autres sujets.
Mais comme je ne suis plus militant — et, il faut bien le dire, comme je suis quand même assez âgé — mes échanges se font désormais essentiellement par le biais de Facebook. Il m’arrive d’y publier quelques posts, de temps en temps, sur des éléments de politique immédiate.
Mais ici, dans cet atelier, ce qui m’intéresse, c’est la visée communiste. Pas la politique immédiate. Je veux dire : qu’est-ce que ça signifie, la visée communiste ?
Dans le travail de réflexion que j’ai entamé — pas spécialement pour cet atelier, mais que j’ai amorcé début 2022 — j’ai commencé à travailler avec quelques camarades. On avait mis en place un atelier dans la fédération du PCF. La direction fédérale n’était pas très enthousiaste au début, mais elle a fini par s’y soumettre.
Cet atelier a donné naissance à un réseau, qu’on a appelé « Réseau débat sur le communisme ». Les camarades qui animaient ce réseau m’ont permis d’y participer, même si je ne suis plus membre du Parti communiste. On a travaillé dans une perspective de visée communiste, je le dis bien : pas du tout dans une logique d’action politique immédiate ou de terrain. Ce n’était pas l’enjeu. Ce qui ne veut pas dire que ce soit inutile ailleurs, bien au contraire.
Dans ce cadre de réflexion, j’ai isolé neuf points, neuf questions structurantes. C’est évidemment provisoire, rien de définitif. Et j’espère bien pouvoir les compléter ou les modifier grâce au travail de l’atelier.
Je vais vous les donner rapidement, sous forme d’intitulés. Je ne vais pas développer les attendus, car ça serait trop long pour aujourd’hui. Le texte est très court, mais je préfère m’en tenir là pour l’instant. Je vous livre donc les points un peu brut de décoffrage. Ce n’est pas forcément hiérarchisé, mais à la relecture, je vois bien qu’une forme de logique, d’emboîtement, s’est dessinée. Je pense qu’il faudra approfondir tout ça collectivement.
- Rejeter le terme de « projet communiste » et lui préférer « visée communiste ».Il faut interroger ce que ça change. La « visée » suppose une direction, une tension vers, pas un plan figé.
Pour moi, la visée communiste, c’est une formation sociale sans classe dominante, donc sans classe dominée. Ce serait totalement nouveau, car jusqu’à présent, toutes les formations sociales ont toujours impliqué une classe dominante. Et s’il n’y a plus de classe dominante, il n’y a plus d’État — car l’État est l’instrument de la domination de classe. Et s’il n’y a plus d’État, alors il ne peut plus y avoir de parti-État ou de parti représentant une classe. Ça, c’est un vrai point de débat.
On entre là dans un sujet de confrontation, même théorique : c’est la question du dépérissement de l’État, que je considère comme centrale.
Même dans une société capitaliste, il faut débusquer partout les mécanismes d’exploitation, d’aliénation, de domination. Ce triptyque est le cœur du système. Le patriarcat, le racisme sont des éléments fondateurs de la domination.
Aucun des pays qui se sont réclamés du socialisme réel — à commencer par l’URSS — n’ont construit de société communiste. La Corée du Nord, c’est une caricature. La Chine, pour moi, est un régime capitaliste-impérialiste, dirigé par un parti-État, donc par définition non communiste. Même Cuba, bien que ce soit controversé, ne peut pas être qualifié de société construisant le communisme.
C’est une expression de Bernard Friot, que je considère comme un auteur fondamental. Tu y as d’ailleurs fait allusion, Valentin. Moi, j’ai mis du temps à le lire sérieusement, Friot. Au début, dans le Parti, on le décriait violemment — notamment dans la revue Économie et Politique. C’était scandaleux, ce qu’on écrivait sur lui.
Aujourd’hui, on n’en parle plus. Mais pour moi, ses travaux sont absolument innovants. Il montre qu’il existe, dans nos sociétés capitalistes, des conquêtes déjà communistes — ce qu’il appelle les conquis macrosociaux : la Sécurité sociale, le statut de la fonction publique…
Mais il y a aussi des initiatives plus locales ou micro-économiques : les ZAD, les AMAP, les SCOP, les FABLABS… tout ça doit nous intéresser.
Encore une fois, la question de l’État est incontournable. Je me réfère ici à Marx, mais via des auteurs qui l’ont étudié, comme Lucien Sève, qui pour moi est un auteur considérable, notamment dans son tome 4 sur le communisme. Il y a aussi Isabelle Garo, qui a une approche différente, mais très stimulante.
Il faut repenser le travail, dans une logique de souveraineté. En 2023, il y a eu un débat absolument lamentable sur le travail, pollué par les interventions indigentes de Fabien Roussel. Ça a pourri le débat. Et ça continue d’ailleurs, avec son dernier livre… peut-être que tu l’as, Valentin ? On s’en achètera un seul pour se le prêter ! (rires)
Qu’est-ce que le travail, dans un sens marxien ? Il faut revenir à cette question.
C’est un enjeu clé. Il faut penser l’appropriation démocratique de ce qu’on produit, ce qu’on organise. C’est une lutte tous azimuts, menée par toutes les forces progressistes, contre les forces régressives qui veulent à tout prix maintenir le capitalisme.
Il faut penser les luttes sociales, féministes, antiracistes, écologistes, non pas comme des compartiments, mais comme un tout. Il y a bien sûr des spécificités, mais aucune hiérarchisation n’est acceptable.
Oui, toutes les formes de domination renvoient à la domination de classe, mais cela ne signifie pas qu’elles lui sont subordonnées. Et là, il y a un énorme travail à mener pour les militants communistes.
Je veux dire clairement que je suis un militant communiste, c’est-à-dire un militant du communisme. C’est comme ça que je veux me présenter désormais : « Bonjour, je suis Roger Hillel, militant du communisme. »
Intervention de LeïlaMoi, je suis vraiment très contente d’entendre ton intervention, je te tutoie, hein, parce que c’est précisément ce qui m’anime le plus dans nos discussions.
Ce que tu as dit sur le travail rejoint directement ce qu’on est en train de faire dans l’atelier “Culture et émancipation”. On y travaille actuellement sur la question du travail artistique, en tant que travail désaliéné – ou, en tout cas, cherchant à l’être – et donc conduisant à l’émancipation.
Même dans ce domaine pourtant symboliquement porteur, les attaques contre la souveraineté du travail sont aujourd’hui très fortes. Et du coup, ce que tu dis fais vraiment écho à ce qu’on essaie de penser dans cet atelier. Il y a une piste de croisement possible entre notre réflexion ici sur le communisme et celle-là sur le travail artistique.
De la même manière, l’atelier sur le racisme avance dans le même sens que toi. Tu as parlé d’interconnexion des luttes, nous on parle d’intersectionnalité des dominations. Je trouve les deux termes intéressants, mais je me permets d’exprimer une interrogation : on a parfois tendance à dissocier les luttes sociales, les luttes féministes, les luttes antiracistes, ou écologistes, comme si elles appartenaient à des registres séparés.
Alors que, pour moi, ce sont toutes des luttes sociales. Il ne faut pas les hiérarchiser. Elles sont partie intégrante de la lutte des classes, même si elles s’expriment de façon différente, sur des terrains différents.
C’est important, je crois, de poser ça clairement. Et ça m’intéresse vraiment qu’on puisse croiser ces réflexions, entre l’art et l’émancipation, la culture – en distinguant bien les deux, car la culture et l’art, ce n’est pas la même chose – et aussi l’antiracisme.
À ce sujet, je voudrais dire un mot de la tribune récente de Florian Gulli et Ilmas Bora, que j’ai trouvée lamentable. Ils accusent en bloc les antiracistes d’être racialistes, ce qui est non seulement faux, mais extrêmement dangereux.
Il y a, dans leur texte, une confusion absolue entre discrimination, racisme, et ce qu’ils appellent « racialisme ». Et ils attaquent frontalement des universitaires comme Éric Fassin, qui travaille ces questions de manière très rigoureuse, sérieuse, informée, et qui apporte énormément à la pensée critique actuelle.
Le livre de Florian Gulli, L’antiracisme trahi, publié il y a deux ou trois ans, donne en réalité la grille de lecture de toute cette opération intellectuelle : une manière de décrédibiliser les antiracistes en les caricaturant.
Et ça, malheureusement, c’est ce qui inspire une partie des prises de position du Parti communiste aujourd’hui.
Voilà. C’est pour ça que je pense que notre travail ici est important. Il nous permet d’articuler les luttes sans les réduire les unes aux autres, de penser le communisme à partir de la complexité réelle du monde social.
Je voudrais revenir sur une chose que j’ai dite tout à l’heure : si je n’ai pas adhéré au Parti communiste français, c’est en partie à cause du POUM. Le POUM, c’est le Parti ouvrier d’unification marxiste. Son fondateur faisait partie de la direction de la Troisième Internationale avant d’en être exclu… et assassiné par les services de Staline. Je tiens à le préciser, pour éviter toute ambiguïté : cela fait partie intégrante de l’histoire du communisme.
Autrement dit, il y a eu une forme de communisme qui s’est développée en dehors de la sphère stalinienne, et il ne faut pas l’oublier.
Par exemple, ce qu’a écrit Lukács, bien qu’il se soit plié en apparence à la ligne stalinienne, apporte malgré tout des choses précieuses. Il disait que la question décisive, c’est de comprendre que le début de la Révolution russe a bien pu maintenir une forme de communisme officiel, qui s’exprimait tant bien que mal, tout en étant inscrit dans une structure de pouvoir relevant d’un despotisme asiatique. On retrouve d’ailleurs ce schéma dans plusieurs contextes.
Cette réflexion, on ne l’a pas vraiment menée. Elle a été reprise en partie par certains trotskistes aux États-Unis, qui ont essayé de comprendre pourquoi l’histoire ne progressait pas, pourquoi on n’avançait pas du socialisme vers le communisme. Leur analyse, c’est que cette idée de passage est purement bureaucratique : c’est une fiction. Pour eux, ce n’est ni chez Marx, ni même chez Lénine, qu’on trouve cette notion d’un passage automatique. Changer de pouvoir ne suffit pas. Il reste à construire autre chose. Et c’est bien ce que dit Marx dans sa critique du programme de Gotha, que je vais évoquer un peu plus tard.
Donc, quand tu parlais tout à l’heure des neuf points, Roger, je pense qu’une partie de ce que tu as dit recoupe ce que je viens de dire.
Je voudrais maintenant vous faire part d’un élément concret que je soumets à votre réflexion : on parle beaucoup de Bernard Friot — et à juste titre — mais il y a un point qu’il n’aborde jamais, c’est le travail de la CGT, de la FSU, et aussi de Solidaires, sur la Sécurité sociale. Ces organisations ont développé, entre 2002 et 2006, une réflexion très poussée sur la manière de réinvestir la Sécu comme outil de réduction des pouvoirs de l’État — justement en la fondant exclusivement sur les cotisations sociales, et en supprimant les intrusions néfastes des gaullistes et des socialistes, qui ont transformé la Sécurité sociale en outil de capitalisation individuelle.
Je pense que là, il y a un contenu politique majeur. Ce travail a failli être effacé à cause de certains soubresauts politiciens dans la CGT, mais aujourd’hui, il constitue la base du programme de la CGT sur ces questions. Des militantes comme Laurence Cohen, qui est aussi communiste, ont poursuivi cette réflexion, notamment sur le rôle des mutuelles.
C’est un véritable apport des luttes de classes, qui est en train d’être oublié, voire effacé. Et ce n’est pas juste une bataille syndicale : c’est aussi un enjeu politique, car le gouvernement cherche à se débarrasser de ces acquis, en créant la CSG pour alléger les charges dites « sociales » — autrement dit, les salaires différés — pour libérer les capitaux à la spéculation.
Et ça, aucun parti politique — même ceux qui se réclament de la lutte des classes — n’en parle sérieusement. C’est symptomatique du dépérissement de la réflexion communiste.
Cette revendication a été construite par les syndicats, parce que leurs dirigeants ont compris qu’on ne pouvait pas se contenter de dire « non » aux licenciements. Refuser les plans sociaux, c’est bien, mais sans alternatives concrètes et politiques, on est désarmés. Or cette proposition sur un nouveau statut du travail salarié, elle existe : elle prévoit, par exemple, que chaque salarié aurait droit à plusieurs années sabbatiques, qu’il pourrait utiliser pour se former, ou se reconvertir, pendant son temps de travail.
C’est donc un levier structurant, à la fois pour les luttes syndicales et pour une politique émancipatrice. Et il est totalement ignoré.
À mon sens, nous devrions consacrer une séance de notre atelier à cette question. Nous pourrions même inviter des camarades qui portent encore ce projet aujourd’hui. Des gens comme Larzic Duin ou d’autres dans la CGT continuent à le défendre. C’est une piste très précieuse, parce qu’elle permettrait de repolitiser les enjeux sociaux, au lieu de les laisser cantonnés à la technocratie.
Je termine sur un point plus large : la question du travail.
Je crois qu’on mesure mal le retard que nous avons pris sur ce sujet. J’ai écrit récemment sur ce que disait Keynes en 1929. Il expliquait que, grâce aux progrès technologiques, dans deux générations, on ne devrait plus travailler que 15 heures par semaine. Il disait même qu’en 1970-75, si on travaillait encore plus de 30 heures, c’était une anomalie.
Pourquoi ? Parce qu’il pensait qu’avec la créativité des individus, le travail devait devenir intéressant, choisi, formateur — et non plus un carcan.
Même Pierre Massé, président du Plan sous de Gaulle, disait déjà cela dans un rapport de 1965, intitulé Quel avenir pour la France en 1985 ? Il y écrivait que, certes, certaines entreprises ne pourraient pas supporter une réduction du temps de travail à 30 heures si elle était imposée brutalement. Mais d’ici 1985, cette réforme devrait s’imposer, parce que les salariés ne veulent plus perdre leur vie à la gagner. Ce n’était pas un slogan de mai 68. C’était dans un rapport gaulliste officiel, en 1965 !
Tout cela montre que le débat sur le travail est ancien et fondamental. Or aujourd’hui, nous sommes à la traîne. Le capitalisme continue de muter, les luttes sociales évoluent, mais nos analyses stagnent.
Aujourd’hui, on assiste à un développement sans précédent de l’individuation. Je ne parle pas d’individualisme au sens péjoratif. Je parle du fait que chacun construit sa propre trajectoire, son propre rapport à la société. Mais si cette individuation n’est pas accompagnée par des structures collectives de solidarité, elle devient paralysante, voire source de souffrance.
Autrement dit, la liberté individuelle exige une solidarité collective de haut niveau. Et cela, c’est du pur Marx : pour que les individus puissent se réaliser, il faut qu’ils maîtrisent les moyens de production, qu’ils puissent en faire autre chose qu’un outil d’aliénation.
Sur le plan théorique, je pense aussi que la notion d’interdisciplinarité — qu’on défendait dans les années 1970 — reste d’actualité. Chaque science sociale avait alors tendance à défendre son périmètre, mais Bourdieu disait déjà : « Il faut construire les distinctions, ne pas les brouiller. » Si on veut bien analyser les rapports sociaux, il faut les penser ensemble, et non les dissocier.
On est donc face à des processus d’individuation multiples, qui donnent naissance à des luttes diverses, selon les situations vécues. Mais on ne peut pas les comprendre sans les articuler entre elles.
Et c’est pour ça que cette discussion est si intéressante : elle vise à redonner de la clarté au communisme, en tenant compte de la complexité du réel.
Je termine sur une proposition : travaillons la Critique du programme de Gotha, de Marx. C’est un texte fondamental, mais peu étudié par les marxistes. Lucien Sève, dans son dernier ouvrage, en donne une lecture très fine, sur 4 ou 5 pages.
Il montre que, même lorsque la classe ouvrière prend le pouvoir, le problème ne disparaît pas. Il faut organiser le dépérissement de l’État, traiter les injustices et les inégalités, et construire des relations sociales nouvelles.
Le but, ce n’est pas de conquérir le pouvoir pour ensuite appliquer un programme clé en main. Le but, c’est de créer les conditions pour que des formes sociales nouvelles émergent, et qu’elles soient émancipatrices, non aliénantes.
Et ceux qui disent aujourd’hui : « Oui mais quand on y est, on ne sait pas quoi faire », ceux-là n’ont tout simplement pas lu Marx. Ce n’est pas étonnant : Marx est l’auteur le plus cité, le plus commenté… et le moins lu.
Voilà. Je propose qu’on consacre une séance entière à la Critique du programme de Gotha. Ce texte permettrait de poser clairement les enjeux de la transition, non pas vers un socialisme de substitution, mais vers une société libérée des rapports de domination.
Je voudrais intervenir dans la continuité de ce qu’a dit Pierre. Moi, je suis un communiste… mais pas un lecteur assidu de Marx. En réalité, je n’ai lu que le Manifeste — à plusieurs reprises, certes — ainsi que quelques autres textes, souvent sous forme d’extraits. Et je crois, en fait, que la majorité des communistes sont de mon espèce. Ça ne nous empêche pas, malgré tout, de vouloir penser ces questions, de vouloir en parler.
J’ai essayé de formuler deux grandes catégories pour penser le travail — c’est totalement arbitraire, bien sûr — mais ça me semble pertinent : d’un côté, il y a l’ombre, et de l’autre, l’espoir que le communisme peut porter.
L’ombre, c’est tout ce qui n’a pas été suffisamment discuté, ou en tout cas pas assez au sein du PCF. Il y a eu des critiques, des tentatives, notamment à l’époque de Robert Hue, qui ne manquaient pas d’intérêt. Mais cela n’a jamais été véritablement transformé. Et ce travail-là, il reste à faire. Il est fondamental, parce qu’il y a eu des morts, des crimes, de la souffrance, et cela imprègne encore profondément l’imaginaire collectif. Quand on parle de communisme aujourd’hui, l’image renvoyée est souvent parasitée par ces réalités-là. Il y a un fossé entre ce qu’on cherche à exprimer et ce que l’autre entend.
Pour moi, dans cette part d’ombre, plusieurs éléments :
L’étatisme. Toutes les expériences historiques du communisme ont été profondément marquées par une logique étatiste. Et en même temps, comment résister à la violence du capitalisme et des États impérialistes, qui sont aujourd’hui encore des forces colossales, sans s’appuyer sur des formes d’organisation étatique ? Il y a là un paradoxe fondamental, surtout quand on parle de dépérissement de l’État.
La démocratie. C’est aussi un sujet majeur. On critique — à juste titre — l’absence de démocratie dans les expériences communistes, mais, en miroir, la démocratie occidentale d’aujourd’hui est de moins en moins démocratique. Elle aussi est à reconstruire, voire à construire entièrement.
Le rapport collectif/individu. Un vrai sujet, sur lequel j’aimerais pouvoir avancer, travailler, comprendre davantage. Ce rapport est complexe, souvent conflictuel, mais aussi porteur de potentialités.
À ces difficultés s’ajoutent des héritages problématiques :
Des dérives populistes, qui ne se limitent pas à Fabien Roussel, même s’il en incarne une forme actuelle. Il y en a eu d’autres, y compris des dirigeants du PCF par le passé, parfois porteurs d’une ligne ambiguë, populiste.
Une forme de vulgate marxiste, qui empêche la réflexion, en imposant des dogmes, en hiérarchisant les luttes au lieu de les articuler. Cette approche écourte le débat et bloque la pensée critique.
Et puis, il y a ce rapport quasi religieux à Marx. J’ai dit que je ne le lisais pas beaucoup, mais même en lisant peu, on voit bien à quel point Marx est central. Cela dit, je ne peux pas croire qu’un homme du XIXe siècle suffise à nous aider à penser l’ensemble des défis d’aujourd’hui. La pensée marxiste doit être vivante, enrichie, constamment remise en question.
Le communisme, historiquement, a souvent eu un rapport sacralisé aux textes, aux auteurs, et ça, c’est un problème.
Mais il y a aussi un côté lumineux, ce qui fait que nous sommes encore là à en parler.
Il y a aujourd’hui un besoin réel, immédiat, urgent de résistance, de réponse à l’état du monde. Le communisme, historiquement, a fourni des formes de résistance, même si ce n’est pas toujours glorieux. Par exemple, le bloc soviétique a, à sa manière, rempli cette fonction. S’il n’est plus là, c’est aussi ce qui permet au capitalisme de se déchaîner aujourd’hui. Ces forteresses sont tombées — et tant mieux, bien souvent — mais cela laisse un vide.
Moi, je suis sans doute un communiste un peu idéaliste, mais je crois qu’il y a besoin d’une idée, d’une inspiration collective. Un espoir commun, profond, qui nous fait défaut aujourd’hui. Et pourtant, je crois qu’il continue à opérer.
J’ai vu des amphithéâtres remplis de jeunes, peut-être des petits bourgeois, mais captivés par Bernard Friot, des étoiles dans les yeux, à l’écouter parler de questions communistes. Donc cet espoir existe encore.
Parmi les pistes de travail essentielles, il y a ce que Bernard Friot appelle les « déjà-là communistes ». Pour moi, c’est une notion clé. On peut en parler dans notre atelier et dans d’autres.
J’ai été un militant du numérique, un pionnier d’internet dans les années 1990. À l’époque, je voyais là une utopie concrète, un point d’appui pour un projet communiste. Évidemment, cette utopie a été battue en brèche, et aujourd’hui, ce sont Amazon, Google, Facebook qui ont gagné. Mais il reste des fondations, des bribes de communisme déjà-là dans cet univers : le logiciel libre, Wikipedia, etc. Ce n’est pas mort. C’est en repli, mais ça demeure vivant.
Enfin, il y a pour moi un enjeu majeur : l’extension de la démocratie au domaine économique. C’est une idée puissante, qui doit devenir centrale dans le projet communiste.
Face au retour d’un imaginaire prométhéen, incarné par des figures comme Elon Musk, il nous faut opposer une autre vision du progrès. Le communisme, pour moi, c’est la proposition de démocratiser l’économie, de soumettre la production aux choix collectifs. Et là, on touche au fond de l’affaire.
Il y a un mot-clé, un dénominateur commun entre « communisme » et « communs ». Les ressources doivent être gérées en commun, parce qu’elles sont limitées, menacées. Mais ce n’est pas seulement une question de ressources, c’est aussi une question de création. Et là encore, je pense que le communisme peut être fertile : penser les communs jusqu’au bout, jusque dans la production culturelle, intellectuelle, créative. Il y a tout un champ à explorer.
Pour toutes ces raisons, je suis très enthousiaste à l’idée de notre atelier. Je suis prêt à m’y engager, même si je ne sais pas encore exactement comment.
Je redis ce que j’ai déjà évoqué : à chaque étape, il faut qu’on ait le souci de la popularisation. On a près de 800 personnes dans notre réseau. Ces questions les concernent. Il faut faire en sorte que notre débat soit accessible, qu’il sorte du cercle des initiés.
Pas besoin de faire du buzz, mais il faut aller vers les gens, faire vivre le débat, mettre en circulation les lignes de force, rendre lisible la confrontation.