Atelier sur le communisme séance du 5 mai 2025
Le communisme a-t-il jamais existé ? Par Roger Hillel
En d’autres termes, « Le communisme a-t-il existé dans les pays qui s’en sont réclamés et dans ceux qui aujourd’hui s’en réclament ? » Les études factuelles, historiques et théoriques dont j’ai pris connaissance me permettent de répondre à cette question par la négative.
C’est un non ferme et construit. Le retenir a une double conséquence. La première, fondamentale, c’est que si le communisme n’a jamais existé, il faut l’inventer en son entièreté. La deuxième, plus conjoncturelle, c’est que parler de l’échec du communisme (ou de sa première étape : le socialisme ; voir infra) n’a aucun sens puisque ce n’était pas du communisme (ni du socialisme).
Nommer le communisme c’est considérer, inséparablement, le processus politique qui est emprunté conduisant à l’abolition - dépassement du capitalisme et sa finalité qui est l’établissement d’une société débarrassée des trois tares pathologiques de la société capitaliste : exploitation, aliénation, domination. En somme, le communisme est une totalité constituée du mouvement historique émancipatoire et de la société émancipée à construire Comme l’écrit Isabelle Garo (communisme et stratégie p. 161) « le terme de communisme ne désigne jamais seulement chez Marx un mode de production post capitaliste, mais un mode de dépassement et d’invention historique… », ou chez Lucien Sève (Penser Marx aujourd’hui tome IV, Le communisme) : « Le communisme renvoie à une transition sociale immense au cours imprévisibles vers un nouveau monde dont la description anticipée est illusoire, la voie d’accès problématique, l’échéance temporelle indéfinie » (p. 19).
Et encore « Le communisme c’est la direction dans laquelle est à opérer une fondamentale transformation sociale dont le résultat concret ne saurait être déterminé d’avance indépendamment de ce qu’en seront les présuppositions et circonstances singulières ». (p118)
Il s’agit donc de considérer le communisme comme mouvement réel au présent et le communisme en tant que formation sociale future. C’est à cette aune que l’on doit examiner l’histoire des pays qui se sont réclamés du communisme, tout comme ceux qui aujourd’hui y prétendent.
Dissipons d’emblée un possible malentendu. L’URSS et les pays qu’il tenait en tutelle se sont dénommés socialistes et non communistes, certifiant que le socialisme était l’étape qui préparait concrètement le passage au communisme. Si on adopte cette distinction, effectivement le communisme n’a jamais existé. Mais alors, quid de leur socialisme ? Quand Qu’en est-il des processus par lesquels il a été mis en place et a perduré quelques décennies, sept pour ce qui est de l’URSS. L’analyse factuelle est abondamment documentée : elle est ponctuée de faits que j’indique par une série d’items : 1917, soulèvements populaires, fin du pouvoir tsariste, révolution « démocratique bourgeoise », de tout le pouvoir aux soviets à tout le pouvoir au parti bolchevique, marche forcée vers le « socialisme », collectivisation agraire imposée et mortifère, régime stalinien policier, dictatorial, liberticide et criminel,(faux procès, exécutions sommaires, goulag), bureaucratisme, étatisme, productivisme…
Si l’expérience des soviets ou des tentatives autogestionnaires ont pu être mises en œuvre, peut-on dire que ce sont des prémices et surtout s’interroger sur les conditions de leur échec..
C’est ce système d’items (il a pris des formes spécifiques dans les pays satellites), qui explique fondamentalement l’implosion en l’espace de deux ans du système soviétique. En attribuer la cause aux manigances complotistes, qui ont existé, du camp capitaliste ne tient pas. Vient fréquemment une interrogation : quand bien même le camp socialiste était gangrené, n’avait-il pas au moins pour fonction de contenir le camp capitaliste. ? Cette interrogation n’est pas pertinente car s’il tint un moment cette fonction, cela faisait longtemps qu’il n’en n’avait plus la capacité : système économique délabré, système étatique et administratif délité, société en déliquescence. IL faut voir ce qu’était devenu le divorce entre les populations de ces pays et les dirigeants étatiques et des partis-Etat. Ces populations ont accompagné, voire activement poussé l’effondrement de leurs régimes. Il faut voir la conversion de la plupart des apparatchiks « communistes » à la gestion capitaliste oligarchique et mafieuse. Le camp capitaliste n’a pas eu à faire de gros efforts pour que le système soviétique s’effondre de lui même. Une deuxième question s’impose dans cette même veine qui consiste à analyser le rôle de ces pays dans la formidable avanture de la décolonisation et de l’accession de nombreux peuples à l’indépendance dans la deuxième partie du XX° siècle. Comme l’a écrit Lucien Sève : « le radical détournement stalinien des possibles entrouverts par la révolution d’octobre a mis essentiellement fin à tout espoir de communisme ou même de socialisme effectif au XXème siècle » (p.521) Tout montre que les processus politiques empruntés par ces pays n’étaient en aucune façon émancipatoires et qu’en conséquence ils ne pouvaient conduire qu’à des sociétés sans perspective émancipatrice. Partant de ces expériences une question théorique est posée, celle des deux étapes ou phases dans l ‹ édification du communisme : d’abord la phase socialiste qui prépare la phase communiste. Cette théorie de l’étapisme remet fondamentalement en cause celle marxienne de processus, avec des avancées et des reculs, qui ne passe pas par des phases figées mais qui est réajusté en permanence en fonction de la situation. On peut même se demander si la conception étapiste n’est pas consubstantielle à l’inexistence du communisme. Cette conception que nous nommerons étapiste (prônant un passage progressif au communisme dont le socialisme est un préalable) de l’édification du communisme régit la politique des régimes chinois et cubain. L’histoire de la Chine après sa révolution de 1949 et celle de Cuba après sa révolution de 1959, font l’objet de commentaires très pertinent dans le livre de Lucien Sève (p.520 -539 pour la Chine ; 540-554 pour Cuba). Dans ces deux pays totalement différents, l’un-continent immense, l’autre petit île, l’édification du « socialisme » s’est conformée au modèle étapiste soviétique. Sève écrit p.529 à propos de la Chine des années 50-60 : « À travers une histoire hautement originale les logiques maîtresses du stalinisme non n’en vont pas moins s’y reproduire de saisissante façon ». Pour la Chine des années 2000, avant la mort de Sève en 2020, il écrit p.539 : « Y a-t-il une chance que cette Chine devienne vraiment en ce siècle un pays socialiste La question n’est encore nullement tranchée » Six ans plus tard, Sève n’est plus là pour voir où en est rendue la Chine : un capitalisme d’Etat y domine, entièrement contrôlé par l’oligarchie du parti-Etat. C ›'est une puissance impérialiste qui dame le pion aux impérialismes américain et Russe. En ce sens, la Chine a réussi triomphalement, mais la visée communiste a totalement échoué. Du côté de Cuba, l’échec est probant. Mais dans son échec économique et social le blocus qu’elle subit du fait de l’impérialisme états-unien rentre pour une part. Qu’en aurait-il été dans d’autres conditions ? Ce qui est sûr, c’est que le castrisme devenu parti-Etat a emprunté le même chemin non émancipatoire (« Où s’était égaré le socialisme à Cuba ce n’est pas l’impérialisme yankee qui l’a décidé c’est un défaut de réflexion dramatique sous le plus sympathique humanisme » Sève p.554). Ce chemin a conduit le camp soviétique à sa chute et la Chine au capitalisme-impérialisme.