Refaire majorité pour construire un bloc populaire, et mandater un gouvernement de rupture

Note politique : majorité pour construire un bloc populaire, et mandater un gouvernement de rupture

Résumé :

Cette note politique défend une thèse centrale : la victoire contre la droite et l’extrême droite ne viendra ni d’une guerre de tranchées entre forces de gauche, ni d’une simple hégémonie interne dans un camp minoritaire, mais de la reconstruction d’une majorité, d’un bloc populaire, capable de mandater un gouvernement de rupture. Elle part d’un double diagnostic. D’une part, la tentation de “l’après-moi-le-déluge” fracture la gauche au pire moment : refus d’alliances transformés en principes, stratégies de “clarification” acceptant la défaite locale et laissant des territoires basculer, au risque d’accélérer la recomposition d’une droite unifiée avec l’extrême droite. D’autre part, la domination de la gauche de rupture sur la gauche d’accompagnement ne suffit pas : être majoritaire dans une gauche minoritaire ne crée pas une majorité dans le pays, et le plafond électoral autour de 35 % impose une stratégie d’élargissement vers les classes populaires aujourd’hui captées par l’abstention ou le vote réactionnaire.

La note en tire une conséquence stratégique : la présidentielle est un verrou institutionnel dans une séquence internationale de bascule autoritaire ; la gauche ne peut gagner qu’en articulant antifascisme de masse et projet matériel de transformation (partage de la valeur, sécurités sociales, rôle stratégique de l’État, démocratisation de l’économie). Elle affirme enfin que la sortie du piège présidentiel passe par la bascule du simple “casting” à un mandatement collectif : pacte public de rupture, direction de campagne collective, annonce d’un gouvernement complet, mandat clair des premières mesures et préparation des législatives. Dans ce cadre, la tâche des communistes est de se mettre au service de la construction patiente d’une majorité populaire, ancrée dans les territoires et les médiations, afin “d’arrêter le feu”, briser le plafond et rendre gouvernable une rupture protectrice et émancipatrice.

1) Diagnostic : la tentation de l’après-moi-le-déluge fracture la gauche au pire moment

Il y a aujourd’hui, à gauche, une tentation dangereuse : celle de l’« après-moi-le-déluge ». Elle traverse l’ensemble du champ, sous des formes différentes, mais avec un même effet destructeur.

Aux municipales, cette tentation prend la forme de refus d’alliances érigés en principes, y compris dans des configurations où la victoire de l’extrême droite est possible. Ce n’est pas un débat tactique secondaire, mais une question stratégique majeure. Elle engage la capacité même de la gauche à rester un acteur crédible du rapport de forces national.

Le processus qui a conduit à des gauches déclarées irréconciliables a été mené jusqu’au bout par plusieurs forces, sociales-libérales comme insoumises. Chacun a creusé sa tranchée, exagéré ses ressentiments, absolutisé ses désaccords et transformé des divergences politiques réelles en lignes de fracture infranchissables. Le résultat est sous nos yeux : une gauche fragmentée, incapable de produire une dynamique majoritaire, et donc incapable d’empêcher la recomposition de la droite autour de l’extrême droite.

Il faut rompre avec ces logiques. Non pas par irénisme, non pas par peur du conflit, mais parce que cette stratégie est politiquement suicidaire. Elle enferme la gauche dans des querelles secondaires, tout en laissant intact l’essentiel : l’absence d’un mouvement populaire majoritaire capable de gagner au second tour de l’élection présidentielle.

Or cette victoire ne se décrète pas en 2027 : elle se prépare maintenant, dans les territoires, dès les municipales. Faire de l’élection municipale un indépassable au nom de positions nationales, qu’elles soient géopolitiques ou parlementaires, c’est une lourde erreur. Les territoires ne sont pas un champ de bataille : ce sont des points d’appui, des lieux d’implantation, de protection concrète contre les effets du libéralisme, contre la destruction de notre écosystème, des lieux de démonstration politique. Les transformer en guerre de positions idéologiques revient à saper les bases nécessaires à toute reconstruction d’une perspective majoritaire.

La stratégie du pire, laisser perdre pour “clarifier”, laisser gagner la droite ou l’extrême droite pour “réveiller les consciences”, n’est pas une posture radicale. C’est une abdication. Elle ouvre la voie non seulement à la victoire de la droite, mais aussi et surtout à une droite recomposée et unifiée avec l’extrême droite; électoralement, politiquement, idéologiquement.

Il faut arrêter le feu. Parce que ce feu, si nous le laissons brûler, ne consumera pas nos adversaires : il nous détruira tous.

C’est malheureusement ce que nous observons avec la séquence ouverte par la mort d’un militant fasciste à Lyon. Un drame s’est transformé en moment d’offensive politique. La droite et l’extrême droite cherchent à s’en servir pour imposer un récit unique : la gauche de rupture et particulièrement LFI serait le camp de la violence, et donc elle devrait être mise à l’écart. Et comme toujours, ce récit ne vise pas d’abord les violences ; il vise l’idée même qu’un bloc populaire puisse gouverner.

Pourtant, la gauche aurait pu reprendre l’initiative. Comme elle aurait du le faire face à la montée de l’antisémitisme, et des accusations la visant, en organisant un grand rassemblement populaire. Il y a matière à organiser la riposte, sur le fond, en condamnant collectivement la violence politique, en mettant la défense de la vie humaine et le refus des logiques de surenchère comme socle commun de nos engagements. Il est essentiel pour la gauche de retourner le stigmate, d’éviter la banalisation de l’extrême droite : l’extrême droite n’est pas le camp de l’ordre, elle porte des idées de mort, elle installe la logique de l’ennemi intérieur, elle travaille le chaos et finit toujours par le faire surgir dans nos rues.

2) Deuxième diagnostic : l’illusion du progrès, domination interne n’est pas victoire

Une illusion traverse aujourd’hui la gauche dite “de rupture” : celle de croire que le recul de la gauche d’accompagnement suffirait à la placer en situation de victoire. Le fait que la gauche de rupture domine désormais la gauche d’adaptation à l’intérieur du champ de gauche crée une illusion dangereuse : celle d’être en position de l’emporter.

C’est faux, être hégémonique dans une gauche minoritaire ne dégage pas de majorité. La gauche peut être plus radicale, plus cohérente, plus audible qu’hier, tout en restant structurellement minoritaire dans le pays. Le plafond autour de 35 % le montre brutalement. Sans élargissement réel, sans conquête de nouvelles fractions populaires aujourd’hui captées par l’abstention ou l’extrême droite, la radicalité devient autosuffisante et politiquement impuissante.

Le seul mouvement capable de nous faire gagner n’est pas la simple addition des forces de gauche existantes. C’est un réflexe antifasciste de masse, appuyé sur une perspective puissante d’une autre société. Mais pas une perspective abstraite, morale ou incantatoire : une perspective matérielle, immédiatement compréhensible, fondée sur :

  • un autre partage de la valeur ;

  • l’extension des sécurités sociales ;

  • le renforcement du rôle stratégique de l’État sur les secteurs clefs (énergie, transports, médicament, crédit, défense) ;

  • et la démocratisation massive de l’économie par des formes de propriété collective non étatique, coopérative, inventive, territorialisée.

C’est cette perspective-là, à la fois protectrice et émancipatrice, qui peut arracher des millions de personnes à la résignation ou au vote réactionnaire. Pas la seule dénonciation, pas la seule radicalité verbale, pas la seule cohérence interne à la gauche.

3) Conséquence stratégique : la présidentielle est un verrou et la crise est internationale

Ces constats imposent une ligne claire :

  • refuser la fracturation durable du champ politique de gauche, notamment aux municipales, quand elle ouvre la voie à l’extrême droite ;

  • sortir de l’illusion minoritaire qui confond domination interne et capacité à gouverner le pays ;

  • articuler antifascisme et projet de transformation sociale comme une seule et même stratégie : protéger maintenant, transformer durablement ;

  • construire l’unité non comme un accord de sommet, mais comme un processus populaire ancré dans les territoires, les services publics, le travail, la vie quotidienne.

À cette échelle, la présidentielle n’est pas une échéance parmi d’autres : c’est le verrou institutionnel par lequel l’extrême droite peut accéder au pouvoir. Et ce verrou s’inscrit dans une séquence internationale de bascule autoritaire. Le trumpisme n’est pas seulement un phénomène américain : c’est une forme politique exportable, qui combine autorité, guerre culturelle et alliance avec des fractions du capital, et qui cherche des relais en Europe s.

La France est une cible particulière dans cette bataille. Parce que la France, par son histoire révolutionnaire, par son modèle social arraché par les luttes, par la centralité de ses services publics, conserve une capacité rare à entrer en résonance avec les luttes des peuples à l’échelle mondiale. Faire basculer la France, ce n’est pas seulement gagner un pays : c’est envoyer un signal continental et mondial, réduire le champ des possibles, accélérer l’offensive réactionnaire.

À l’inverse, une victoire populaire en France aurait un retentissement mondial. Elle rouvrirait un espace de respiration pour les peuples qui résistent et donnerait une crédibilité nouvelle à l’idée même de rupture.

4) Leçon politique : l’accompagnement perd, la rupture protège donc seule une gauche radicale peut gagner

Il faut tirer toutes les leçons des défaites récentes. Partout où les libéraux promettent la stabilité d’un ordre rejeté, il échoue à construire une majorité durable face à l’extrême droite. L’échec de la stratégie démocrate face à Trump quelles que soient les personnes, illustre une mécanique : quand la gauche ou le camp progressiste se contente de gérer l’existant, de défendre l’ordre institutionnel sans le transformer, il apparaît comme le visage poli d’un système qui ne protège plus.

Dans ce face-à-face, c’est l’extrême droite qui capte la colère.

La conclusion est implacable : quand le capitalisme entre en crise ouverte, les peuples cherchent une rupture. S’ils ne la trouvent pas à gauche, ils la trouvent à droite.

Pour la gauche française, cela signifie une chose simple et exigeante : seule une gauche radicale, de combat, non d’accompagnement, peut gagner. Non pas une radicalité de posture, mais une radicalité matérielle : qui touche à la répartition de la valeur, au pouvoir dans l’économie, à la propriété, à l’État, à la démocratie.

La clé n’est pas l’outrance, mais la protection. Une gauche radicale gagne quand elle devient la force qui protège réellement contre :

  • l’inflation et la vie chère ;

  • la précarité et le déclassement ;

  • l’arbitraire patronal et financier ;

  • l’abandon des services publics ;

  • l’insécurité sociale sous toutes ses formes.

5) Sortie du piège présidentiel : du casting au mandat collectif d’un gouvernement de rupture

Si la présidentielle reste un concours d’incarnations, elle fracturera la gauche et neutralisera la dynamique populaire. La sortie de crise ne se trouvera pas dans une primaire gadget. Il faut transformer la présidentielle en mandatement collectif d’un pouvoir de rupture.

Cinq exigences structurantes :

A Pacte de conquête populaire (avant le nom).
Un socle public de rupture (protection matérielle + pouvoir sur l’é conomie + démocratie réelle), non négociable, qui distingue la gauche de combat de l’accompagnement.

B Direction collective de campagne et d’orientation.
Un cadre commun qui ne soit pas la cour d’un candidat : pluralité, contrôle, articulation avec territoires, syndicats, associations.

C Annonce d’un gouvernement entier de rupture.
Présidence, Premier ministre, ministères clefs : voter pour une capacité collective à gouverner et à tenir, pas pour un providentialisme.

D Mandat politique clair (100 jours + méthode).
Cap des premières mesures, et méthode à partir du travail du NFP : appui sur le mouvement populaire, refus de gouverner contre le pays réel, préparation à la réaction capitaliste.

E Construire un pacte pour les législatives
Sur la base de l’accord du NFP, ouvrir le chantier des législatives pour ’améliorer la représentativité de l’ensemble des forces de gauches, en s’appuyant notamment sur les résultats des élections locales pour construire des candidatures au plus proche des territoires, appuyées sur des assemblées populaires.

Ce schéma permet une chose essentielle : si le candidat le mieux placé est issu d’une force donnée, cela ne devient ni un ralliement humiliant ni une dissolution. Le cœur est le cadre collectif et le mandat, pas le fétiche du nom.

6) La tâche des communistes : se mettre au service de la construction d’une majorité populaire

Face à cette situation de divisions et de risque fasciste, la question n’est pas de savoir quelle organisation serait l’outil ou le centre de gravité naturel de la majorité à venir. Une majorité populaire ne se décrète pas et ne se possède pas : elle se construit, dans le temps, dans les luttes, dans les territoires, dans les consciences.

La tâche spécifique des communistes n’est donc pas de prétendre incarner cette majorité, ni de s’y substituer, mais de se mettre au service de sa construction. Cela implique :

  1. Rompre avec l’accompagnement, sans basculer dans la substitution : créer les conditions dans lesquelles le peuple peut parler, décider et agir pour lui-même.

  2. Construire les médiations sans lesquelles aucune majorité n’existe : éducation populaire, organisation, continuité, politisation des expériences de classe.

  3. Faire des territoires des laboratoires populaires, pas des fiefs : preuves concrètes de protection et de pouvoir populaire.

  4. Articuler antifascisme et transformation sociale : donner un contenu matériel à la protection, arracher la colère à l’extrême droite.

  5. Rendre possible l’unité sans la décréter : unité comme processus, ligne de combat, pratique commune, présidentielle comme mandat collectif d’un gouvernement de rupture.

Conclusion : arrêter le feu, briser le plafond, construire la majorité

Tout se joue là : arrêter la logique de l’après-moi-le-déluge, briser l’illusion minoritaire, et faire de l’antifascisme une force matérielle de protection et de transformation. La présidentielle doit cesser d’être un piège de personnalités : elle doit devenir le moment où une majorité populaire en construction mandate collectivement un gouvernement de rupture capable de gagner et surtout de tenir.

Si nous ne construisons pas cette majorité, d’autres la construiront contre nous. Et ils gouverneront.

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bravo pour l’ouverture et la réflexion que suscite ce texte et de la fenêtre qu’il ouvre

je suggère d’approfondir la partie démocratie à l’intérieur du parti, de la gauche, du peuple

eliane guigo 06