Compte-Rendu de la 2ème séance du 7 juillet 2025

Roger : Penser la visée communiste, c’est concevoir une société débarrassée de ce qui fait le fondement du capitalisme : exploitation, aliénation, domination. La visée communiste vise donc au dépassement et à la négation du capitalisme pour aller vers une société fondée sur l’émancipation et la souveraineté, autant individuelle que collective. Émancipation contre toutes les formes de domination – singulièrement les dominations de classe et patriarcales – et souveraineté, particulièrement sur le travail. Cette souveraineté sur le travail doit s’exercer non seulement par l’appropriation directe par les travailleurs des moyens de production et d’échange, mais aussi sur les choix et les finalités de leur travail, ce qui implique l’abolition de la propriété privée lucrative.

La visée communiste a pour horizon une société sans classe dominante possédante et sans classe dominée dépossédée, une société sans classes et donc sans État – j’insiste, sans État. Tels seraient les contours d’une société communiste, mais seulement les contours, car ses contenus restent largement à inventer. Les “déjà-là” communistes seront d’une aide précieuse, mais leur nécessaire extension sera loin de suffire. Il restera beaucoup à innover, à inventer, dans la perspective du dépérissement de l’État.

Penser la visée communiste, c’est aussi, indissociablement de sa finalité, concevoir un chemin possible pour y parvenir – un chemin au cours imprévisible dont l’échéance ne peut être fixée à l’avance. Ce chemin sera fait de luttes intersectionnelles alliant lutte des classes, lutte antiraciste, lutte féministe et lutte écologiste. D’autre part, pour accéder à une société émancipée, il est impératif que les voies suivies soient elles-mêmes émancipatrices. Ce ne sera possible que si le combat pour la transformation sociale se déroule en conformité avec la pleine souveraineté populaire. Cette condition fait obligation, ici et maintenant, aux forces de transformation sociale de mener leur combat en respectant entre elles des normes éthiques de démocratie délibérative et de libre confrontation – ce qui exclut en leur sein soumission, hégémonie, hiérarchisation et exclusion.

Ce double impératif, sur la finalité et sur le chemin, a des conséquences considérables sur les choix stratégiques, sur les pratiques et sur les comportements militants. En d’autres termes, la visée communiste appelle une révolution anthropologique et civilisationnelle dont la dimension éthique sera essentielle. »*

Fabien (?) : Je veux bien réagir, moi. Parce qu’en fait, quand j’ai lu le texte de Roger, je me suis dit qu’il avait réussi en quatre minutes à bien synthétiser les choses. Et là je me suis demandé comment faire, parce que la vue d’ensemble y est en quatre minutes. Donc je me suis dit : bon, c’est difficile… Les problèmes de fond sont posés dans ce texte. Le seul truc que je me suis dit, c’était de prendre certains points et d’en creuser un peu plus un.

Par exemple, je parle de l’idée que tu avances… Je sais pas si je vais faire quatre minutes, je vais peut-être en faire cinq ou six. Mais si je prends le point de la souveraineté sur le travail, avec l’abolition de la propriété lucrative – ce qui me semble la clé de voûte de beaucoup de choses pour le communisme – je me suis demandé comment cet objectif se traduit concrètement. Alors pour moi, je dois dire que j’ai lu Bernard Friot et ce genre de travaux, je me suis intéressé à tout ça. C’est vrai que la Sécurité sociale, quand elle est inventée par Ambroise Croizat, la CGT, à la Libération, elle porte ces ferments de souveraineté sur le travail et d’abolition de la propriété lucrative. Parce que, d’un seul coup, c’est la Sécurité sociale qui prend en charge toute une partie de la profession médicale, etc., et puis les retraites après, qui sortent du marché. Et ça ne dépend plus du marché – la santé ne dépend plus du marché. Et le budget de la Sécurité sociale représente autant que le budget de l’État, et à l’époque c’est dirigé par les travailleurs, ce n’est pas étatisé. Il y a 75% de représentants de salariés. Le patronat est minoritaire, parce qu’il est minoritaire dans la société. Et ce sont les salariés qui gèrent eux-mêmes la Sécu jusqu’aux ordonnances de 67. Donc là, je trouve qu’il y a un “déjà-là” communiste qui, même s’il a été entaché de plein de choses après – les ordonnances De Gaulle, etc. – il y a un “déjà-là” communiste sur l’idée qu’une partie de la société échappe au marché capitaliste par la conquête des travailleurs.

Alors, c’est vrai que ça n’a jamais été théorisé politiquement par le PCF, parce qu’il était dans la stratégie de la conquête de l’État, et puis il y avait la théorie du capitalisme monopoliste d’État : il suffisait de prendre l’État et puis on dirigeait l’économie par le haut. Donc tout cet apport de l’intelligence ouvrière n’a pas été pris en compte… Je pense que c’était un processus.

Du coup, ce “déjà-là”, alors effectivement – tu le dis – avec les luttes intersectionnelles. C’est-à-dire qu’on n’aura pas de communisme si toutes les formes de domination ne sont pas combattues en même temps, ça je suis entièrement d’accord.

Engels en parle un peu aussi : l’exploitation des femmes, le patriarcat – tout ça, c’est abordé par Engels. L’exploitation de la nature, c’est abordé aussi par Marx, mais par petites touches, parce qu’ils ne pouvaient pas tout dire. Et je trouve que la responsabilité des communistes, c’est d’approfondir ces questions-là aujourd’hui. Parce qu’elles n’ont jamais été vraiment approfondies avec force et d’une façon communiste. Et donc là, c’est une responsabilité, pour enclencher un processus.

Alors là, je vais finir là-dessus. Moi, professionnellement, je viens des milieux artistiques et culturels. Marx a eu une vision éclairante – comment dire… – sur l’art, par exemple, dans la théorie de la plus-value : il dit que les capitalistes n’aiment pas l’art, parce que sa finalité n’est pas de faire de l’argent. Et pour le capitaliste, la seule chose qui compte dans une pratique, c’est de produire du profit. Je résume, je n’ai pas retrouvé la citation exacte, mais ça veut dire ça. Il avait compris un truc, au milieu du XIXe siècle, sur la nature du capitalisme et son rapport à l’imaginaire collectif.

Une chose qui se passe, c’est que l’École de Francfort, dans les années 30 et 40, va commencer à vraiment analyser ce que le capitalisme met en place comme système de contrôle de l’imaginaire collectif. Et ce que je voudrais dire, comme prolongement de la réflexion communiste, c’est que tous les intellectuels de l’École de Francfort sont anti-staliniens et critiquent même l’Union soviétique avec force. Le Parti communiste, lui, n’a jamais intégré ces éléments-là dans sa réflexion. Ça, c’est mon opinion – parce que j’ai regardé l’Histoire – et ça va l’handicaper énormément pour avoir une conception… pour comprendre comment le capitalisme colonise l’imaginaire collectif et contrôle les industries culturelles. Ça, c’est un champ de travail que je ne vais pas développer là, mais qui me semble aussi nécessaire.

Frank : Moi aussi, je veux réagir à la contribution de Roger, mais plus brièvement. J’ai apprécié, moi aussi, l’esprit de concision et la capacité de synthèse… On aurait dit un travail d’intelligence artificielle, à un moment ! (rires)

Enfin, les propositions d’abolition du capitalisme et de la propriété lucrative, la maîtrise du travail par celles et ceux qui le réalisent, l’édification d’une société sans classes – et tu insistes fortement : sans État – me semblent bien souligner, en creux, toutes les limites. Puisque la dernière fois, on s’est demandé si le communisme avait jamais existé… En l’occurrence, toutes les expériences étaient fondamentalement marquées par une très forte présence – une très forte tendance à s’en remettre, en tout cas, à l’État pour essayer d’en achever la réalisation. Et donc je partage ça.

Je partage aussi tout ce qui est dit – là aussi très justement – sur le caractère non linéaire du chemin et l’imbrication étroite des luttes, et justement les fils à raccorder entre elles : lutte des classes, antiracisme, féminisme, etc. J’approuve absolument le fait que ce soit posé comme une révolution politique, comme une révolution bien sûr, mais aussi comme une révolution civilisationnelle de portée anthropologique. Parce que c’est quand même à ce niveau-là que ça se pose, et pour moi c’est pas… c’est pas une faiblesse. (Je sais que c’est aussi très discuté, y compris dans le parti, de dire en ce moment “l’anthropocène” – certains disent qu’il ne faut pas dire ça, parce qu’en fait c’est le capitalocène – comme si on pouvait… enfin bon.) En tout cas, je crois qu’on ne peut pas nous suspecter de sous-estimer le rôle que le capitalisme occupe dans ces phénomènes. Et en même temps, on voit qu’on touche à des questions qui sont tellement profondes – de ce qu’est l’humain, de ce que nous sommes. Et donc je suis d’accord pour qu’on sorte, en tout cas, d’un économisme de bas niveau (qui a pu être une certaine vulgate marxiste) pour essayer d’élever les choses.

Donc moi, le texte m’intéresse. Je trouve que, dans son économie, il mérite d’être – en quelque sorte – un chapeau utile, cette contribution. Juste pour terminer – et je m’interroge, c’est pour chipoter (je fais un mauvais procès, je le sais, c’est juste histoire de faire chier le monde ! rires) – c’est sur l’idée que… J’aime bien l’idée qu’on ne peut… Je n’ai pas la formule exacte en tête, mais… qu’on dessine les contours du communisme, mais pas les contenus. Et moi, je me demande s’il faudra jamais aller jusque-là – c’est-à-dire essayer de définir quels seraient les contenus d’une société communiste. Bon, voilà, c’est juste une interrogation, histoire de faire chier, comme je disais. (rires).

Arnaud : (enchaîne en présentant son texte écrit) Alors, moi, j’ai écrit quelques mots, je vais vous les livrer maintenant – puis on reviendra après dans la discussion sur l’ensemble des choses, j’imagine.

Moi, je dis d’abord que “visée communiste”, ça me pose un petit problème comme formulation, parce que ça fait référence à une sorte de futur un peu téléologique – c’est-à-dire une approche où on part des finalités (ce qu’ont toujours fait les partis communistes, en fait). Alors c’est ce qu’on fait nous, là, c’est ce qu’on essaye. Mais en tout cas, comme ça, ça reste quelque chose qui me questionne : l’idée qu’on atteindrait un état de plénitude, voire de béatitude, les lendemains qui chantent… Moi, j’ai préféré essayer d’associer trois dimensions, trois catégories, trois concepts. Bien sûr, celui de la visée – c’est la destination, ce qu’on vise, où est-ce qu’on veut aller à un moment donné (dans quelque chose qui reste flou pour moi) –, celui du sens, de la direction, et celui du chemin.

Alors, la visée, c’est un peu la part d’utopie : c’est celle des philosophes, des romanciers, des politiques. C’est l’idéal d’une société débarrassée des dominations, des aliénations – entre autres sur le travail, sur les valeurs, sur les rapports entre individus. C’est en même temps la visée d’individus qui sont formés à se confronter eux-mêmes, à s’analyser eux-mêmes, ensemble, à ausculter leurs propres aliénations, à concevoir les voies de leur propre dépassement – dépassement par soi, dépassement pour soi, dépassement aussi avec les autres. Et c’est un peu ce fil-là dans ce que disait Arthur Rimbaud : « Je est un autre » – comment on construit cette altérité dans l’action.

La deuxième chose, c’est le sens ou la direction. C’est-à-dire qu’on n’est pas simplement dans la projection lointaine, on est dans le présent : on agit, on fait comment… euh… J’ai hésité entre les deux termes, alors j’ai mis les deux, parce qu’ils disent à peu près la même chose, mais il y a une polysémie dans la question du sens, qui n’échappe à personne. Faudrait-il d’ailleurs parler plutôt des sens et des directions vers lesquelles on oriente notre action, nos efforts – au milieu d’allers-retours, d’échecs inévitables qui devront être surmontés, de demi-victoires, de reculs, voire de volte-face – toujours avec en tête l’adage de Mandela : « Je ne perds jamais : soit je gagne, soit j’apprends. »

Et puis le chemin, c’est celui des hommes et des femmes au quotidien, mais c’est aussi celui des conteurs, des poètes, des fous, qui se mettent en mouvement et qui, forts de leur humanité – de la nôtre – et de la croyance en leur capacité à changer les choses, affirment qu’en fait ils ne trouvent pas le chemin, ils créent le chemin sous leurs pas. (C’est ce que nous dit, en gros, le poète Antonio Machado.) Pour moi, travailler ces trois dimensions, c’est articuler les dimensions idéales, pragmatiques et intellectuelles. C’est se saisir de la complexité de la personne humaine, des personnes humaines, des sociétés, des États, du monde dans sa globalité. Et c’est reconnaître que nous ne sommes jamais tout à fait ce que nous croyons être : on n’est pas seulement travailleurs, on n’est pas seulement citoyens, on n’est pas seulement parents, consommateurs, enfants, amants, contribuables, ou exploités.

Donc voilà, c’est penser cette dimension-là. La société communiste, pour moi, c’est penser l’humain dans son environnement comme un être en perpétuelle capacité de penser, d’agir, d’apprendre de ses mouvements, voire de ses échecs, etc., et surtout de s’interroger sur sa condition en toute lucidité, et de s’employer à l’améliorer – et aussi à s’améliorer soi-même.

Je termine – mais ce n’est pas une conclusion (là j’aurais pu faire une minute de plus, je crois que je suis à peu près au bout…) (rires) – moi, je ne me projette pas tout à fait dans une société communiste “sans classes”, comme ça. Alors oui, sans classe dominante sans doute, sans certaines contradictions peut-être secondaires, mais plutôt dans une société où nous aurions construit les moyens d’analyser les contradictions, les confrontations, et de les résoudre, de les réduire, de sans cesse les dépasser. Je crains – et je termine – que l’idéal d’une société communiste nous renvoie à quelque chose comme une société simple, la fin de l’Histoire, ou en tout cas perçue comme telle. Donc ça, ça m’ennuie beaucoup en ce qui me concerne… Et voilà, je pense que la nature humaine n’en a pas fini de se reconstruire, de se dépasser. Mais voilà, je reste un peu sur cette interrogation de la société idéale. Voilà, c’est tout pour moi.

Roger : Moi, je réagis aux propos d’Arnaud sur des points très importants – mais chacun pourrait être développé. Par exemple, lorsqu’on parle d’une société sans classes, c’est bien sans classes selon la définition marxiste – marxienne, si vous voulez (je préfère marxienne) – à la manière de Marx. Mais sans classes, ça veut pas dire sans contradictions. Ça veut pas dire sans couches sociales. Ça veut pas dire sans différences entre les couches sociales qui constituent ce régime social. Mais c’est sans classes. Et sans classes, ce serait… ce serait la première fois qu’une société se constituerait sans se fonder sur des classes – toutes les sociétés, historiquement, se sont constituées sur une base de classes. La société capitaliste, évidemment, étant une des étapes des sociétés de classes. Mais sans classes, c’est certainement pas sans contradictions. Et le propre de cette société future sera précisément d’organiser ces contradictions, de les gérer. Donc on peut parler de ça…

Et puis, l’autre question… (pour faire le lien avec ce que tu disais, Fabien) – c’est par rapport à ce que disait Fabien…

Roger (?) : Justement, dans mon texte, je fais un petit clin d’œil sur la question des “déjà-là” communistes dans la société capitaliste. On pourrait d’ailleurs poser la question – je me la suis posée sous cette forme – : est-ce qu’il y a eu des “déjà-là” communistes dans une société socialiste de type soviétique ? Ça n’aurait aucun sens. Le “déjà-là” de communisme ne peut exister que dans le cadre d’une société capitaliste. Après, la société soi-disant communiste… c’est autre chose.

Et d’ailleurs, j’en profite pour dire un mot sur les deux textes que nous avons reçus. Dans nos diverses discussions, on se rend compte d’une énorme difficulté parmi nous pour parler du communisme, parce qu’à chaque fois on fait tout de même un retour sur la société soviétique, sur l’expérience… Et on voit entre nous les… je dirais presque les désaccords. Ça m’a fait penser à une remarque de Franck, la précédente fois, lorsque Franck disait à peu près la chose suivante : « Oui, mais quand même, dans ces sociétés qu’on a appelées communistes et qui ne l’étaient pas, il y avait bien quelque chose quand même. Il y avait quelque chose de positif. » Je sais pas si tu as dit le mot positif, Franck, mais c’est comme ça que je l’ai interprété.

Globalement, c’est ce que tu as dit, c’est ça ?

Franck : Globalement.

Roger : Oui, oui… Bon, voilà. « Il y avait globalement quelque chose de positif. » (rires) Eh bien moi, je pense que non. Par exemple, je pense qu’il n’y a rien eu de positif du point de vue du communisme. On est bien d’accord. C’est comme pour la question des classes et des contradictions : il n’y a pas de classes, mais il y a des contradictions. Et là, dans une société de ce type-là, il y a bien eu des points positifs, mais ce n’était pas communiste. Ça ne s’intégrait pas dans un processus socialiste-communiste. On ne va pas revenir là-dessus.

Donc, je reviens… Je vois que dans les deux textes qui nous ont été envoyés, il y a de très longs retours sur l’expérience soviétique stalinienne. Pierre Cous-Saliès est très très rude dans ses écrits. L’autre copain, que je connais moins, l’est aussi, semble-t-il. Alors je me suis fait cette réflexion : peut-être faut-il quand même qu’on revienne collectivement, dans une discussion, sur notre point de vue sur… au-delà de « le communisme n’a jamais existé » – mais vraiment sur notre point de vue à propos de ces sociétés, sur l’Histoire du “communisme” soviétique et de ses satellites (je dis satellites pour faire court). Peut-être que c’est incontournable. J’ai été impressionné par les deux textes. Peut-être que c’est incontournable pour nous. Peut-être faut-il qu’on en rediscute – pas pour dissiper d’éventuels désaccords (il y en aura peut-être), mais pour clarifier nos désaccords, il faut creuser. C’est pour ça que je disais à Franck que je n’étais… pas du tout d’accord avec ce qu’il avait dit.

Fabien (?) : Oui, je pourrais réagir à ce qu’a dit Arnaud, un peu dans le même sens. Je reviens sur la société sans classes. Je pense que tu as raison, Arnaud, de soutenir qu’il y aura toujours des contradictions et des confrontations, quelle que soit la société, et qu’il faudra les résoudre, les dépasser, etc. Mais quand même, ça soulage pas mal quand tu n’as plus la classe capitaliste qui nous fait marcher avec l’appropriation du capital et la logique du profit. Parce qu’une fois qu’on sera débarrassés du profit lucratif, on sera un peu plus tranquilles pour discuter de nos contradictions et de nos confrontations. Je pense que voilà.

Par contre, tu as fait appel aux conteurs pour parler du chemin, aux poètes, etc. Ça m’a fait penser à ce que disait – alors je crois que c’est Albert Camus – sur la dimension esthétique : il disait que l’art, c’est le langage de l’utopie dans le langage. C’est-à-dire qu’à chaque fois qu’on est confronté à une œuvre d’art, elle nous décale, pour ne pas nous faire prendre pour des vérités éternelles ce qu’on nous montre. Donc il y a un décalage. Mais il précise (attention) – il dit : à condition que les artistes soient autonomes, et pas des hétéronomes du marché. Il précise ça, et souvent la culture communiste a oublié cette précision.

Je voulais revenir sur la question… Parce que tout ça, j’entends bien, et je sais… mais on est dans un processus démocratique. Et donc la question du “sans classes” à un moment donné n’est pas le “sans classes” à tout moment donné. Pour moi, c’est une des questions que j’interroge – y compris théoriquement – sur les formes de substitutions de domination qui peuvent exister. Voilà. Et donc, moi, pour l’instant, j’écarte pas l’hypothèse que cette question-là soit une question sur laquelle il faille revenir. Mais là, maintenant, dire « on aura une société sans classes, où on sera débarrassés de tous les exploiteurs et de tout »… je ne suis pas convaincu que ce soit… C’est une visée, à mon avis, dans un processus démocratique, sur lequel il faut s’interroger – sur comment on passe ces étapes ou en tout cas on sécurise ces questions-là. Donc on a vu, y compris sur des “déjà-là” communistes comme les nationalisations, que ces questions-là ne règlent pas tout. Voilà. Elles ne règlent pas tout. Donc c’est une visée – et je l’entends si on le pose comme visée, avec ce que j’en ai dit, moi… Mais pour l’instant, je reste, pour moi, sur des interrogations. Il faut pas qu’on aille plus loin. Je ne suis pas non plus sur l’idée *« ça a été dit, c’est dans les livres, et c’est comme ça que ça se passe ». *

Roger : Sauf que… la nationalisation, ce n’est pas un “déjà-là” communiste. La nationalisation, elle est soumise au pouvoir de l’État, fondamentalement. Donc elle ne peut pas être considérée comme un “déjà-là” communiste. (On pourra en discuter, bien sûr.)

???: Si je peux me permettre une petite remarque : ça devrait nous poser la question du concept d’autogestion. Ça renvoie au fait qu’il faut que les salariés aient la maîtrise du travail concret. Parce que pour l’instant, le fait d’être dans la logique de rentabilité et de profit fait que ce qui définit le travail concret aujourd’hui dans l’entreprise, ce sont les intérêts de la plus-value financière. Ce n’est pas la valeur d’usage qui est mise au cœur du travail. Et l’autogestion, c’est un moyen démocratique… C’est une question qu’il faut qu’on creuse, cette question de l’autogestion.

Frank : Moi, je reviens sur ce que Roger indiquait plus tôt – il disait « il faut qu’on creuse ». Il faisait référence à un truc que j’ai pu dire, et qui pour moi était plutôt une clause de style qu’autre chose. C’est-à-dire qu’en fait, moi, mon souci, c’est toujours d’essayer d’être compris par mes contemporains. Et donc, la référence – le fait que, de manière opiniâtre et à juste titre, on continue à s’acharner à utiliser comme référence le mot « communisme », comme visée, ou comme… enfin bref, comme processus, comme projet de société… Je sais pas comment les gens peuvent le percevoir, mais en tout cas, le fait qu’on utilise ce mot-là pour être entendus me semble absolument indispensable. Il faut l’assumer de manière très forte, très précise, et expliquer pourquoi nous prenons nos distances par rapport à… enfin, c’est plus que des expériences – parce que quand il y a des millions de gens qui sont embarqués, c’est plus une expérience.

Du coup, voilà, il me semble nécessaire qu’on ait une parole claire là-dessus – quand on est une force communiste, qu’il y a un groupe de gens qui prétendent l’être – c’est-à-dire : qu’est-ce que c’est, qu’est-ce qu’on fait (ou non) de ce mot, et pourquoi ça compte, pourquoi c’est juste, et pourquoi il faut aller dans cette direction, ou dans ces directions. Eh bien, il faut qu’on lève des ambiguïtés auprès de nos contemporains. Parce que sinon, les mecs, ils vont nous dire : « Moi, j’ai pas envie de devenir juste un rouage d’une mécanique complètement impersonnelle, où ce que je suis n’existe pas – et au contraire, je suis écrabouillé. » Parce que c’est comme ça que c’est pensé – ou que c’est vécu.

Donc, moi, ça me semble nécessaire – peut-être qu’entre nous, il faut qu’on fasse ce travail aussi. Alors je comprends que, Roger, tu veux qu’on se demande vraiment : est-ce qu’on pense qu’il y a eu des petits morceaux, des vrais morceaux de communisme, à l’intérieur de la “tambouille” – c’est une question qu’il faut résoudre. Il faut travailler ça. Mais il faut aussi, à l’usage des gens qui pourront nous écouter – si un jour il y a des gens qui écoutent ce qu’on aura produit – il faut absolument qu’on dise clairement quelle est notre grille de lecture sur ce moment politique qu’a été le “communisme” en Union soviétique, à Cuba, en Chine, au Vietnam, etc. Donc il faut qu’on le fasse sur les deux tableaux, je pense : à la fois entre nous, pour clarifier, et aussi publiquement, pour dire… Moi, je suis d’accord avec Roger : pour moi, il n’y a pas de communisme là-dedans. En fait, je disais que c’était une clause de style, parce qu’on n’a pas envie de tout envoyer par-dessus bord. Parce qu’il suffit que… ben, quand on va à Cuba, on voit bien que ça en a été question ; on voit bien que quelque part, ça en a été question. Mais bon…

Frank : Comme je ne savais pas trop par où prendre les choses, je suis parti du premier éditorial de Jaurès dans L’Humanité. Dès les premiers mots de ce premier édito du journal, Jean Jaurès prévient : « L’humanité n’existe point encore ou elle existe à peine. » 121 ans plus tard, cette phrase suffit encore à résumer notre inquiétude, notre espoir, et la visée politique qu’ils appellent. À l’époque, Jaurès la qualifie de socialiste, mais on pourrait dire aujourd’hui communiste. Notre but : faire advenir une humanité qui existe à peine. L’humanité, comme le communisme, n’est jamais donnée. Elle se construit en avançant. Si elle existe à peine, c’est parce qu’elle est sans cesse niée par des logiques dominantes : l’exploitation capitaliste, la violence impérialiste, et de multiples dominations que nous avons trop longtemps reléguées aux marges de l’analyse et de l’action. Quant au communisme, s’il reste à construire, c’est précisément parce qu’il est une réponse sans cesse à reformuler face à ces défis désormais vitaux qui se dressent devant nous. Vitaux, car l’humanité est une espèce fragile. Elle a beaucoup à perdre – à peine installée, depuis quelques centaines de milliers d’années, sur cette bonne vieille Terre, un caillou minuscule, unique en son genre, le seul capable d’abriter la vie au milieu d’espaces infinis, vides et glacés. Ce refuge est déjà menacé d’être rendu, pour l’essentiel, inhabitable.

Pourtant, l’humanité n’est pas condamnée, ni à être la victime de cette destruction, ni le bourreau de cette terre d’asile. Elle est capable, par l’intelligence, la coopération et, si nécessaire, la lutte, de faire de ce refuge un monde accueillant et digne d’être transmis. Planète unique, humanité unique, dans un univers aussi vide de particules que de sens. L’humanité est aussi la seule à être capable d’en produire, du sens, par ses réalisations.

Le capitalisme, qui est l’un de ces produits historiques, est désormais devenu un obstacle à cette production de sens elle-même. Il désorganise les communautés – il brise les corps par l’industrie et les esprits par l’industrie culturelle. Il désorganise le vivant – il transforme le monde en stock, la vie en déchet. Face à cette logique fondamentalement entropique, l’humanité est capable de lui opposer un ordre résilient, de garantir de l’eau pour les enfants, de donner aux peuples le droit de décider de préserver une forêt plutôt que des parts de marché. Ce que j’appelle communisme est d’abord ce geste négantropique. (Excusez-moi, c’est un emprunt à Bernard Stiegler, mais j’aime bien ce terme.) Réparer ce qui peut l’être, préserver ce qui tient encore. Mais c’est aussi un geste de réappropriation.

L’humanité n’est pas une essence abstraite. C’est une construction historique. Malgré les périls, aucune fatalité ne nous condamne à ne penser qu’à notre propre reproduction sans fin – « There is no alternative », plus d’Histoire. Dans cette fiction naturalisée, l’avenir serait déjà écrit par les marchés, par les algorithmes et les intérêts privés. Ce n’est pas seulement une impasse révoltante, c’est aussi une imposture mortelle des processus d’humanisation, ainsi que de notre devenir-humanité. L’Histoire nous produit, à condition que nous produisions l’Histoire. Face à ce défi existentiel, à la fois individuel et collectif, réaffirmer une visée communiste, c’est se choisir un autre destin que celui de l’autodestruction ou de la servitude technologique.

Si je continue de me dire communiste, ce n’est pas pour ressusciter un drapeau – ce qui est toujours tentant – mais pour répondre à une nécessité : celle de ne pas renoncer à l’Histoire, de s’arracher à l’impuissance, de faire le choix du neuf et de la lutte. Non pas malgré le réel, mais à partir de ce réel que le capitalisme fracture. C’est aussi assumer l’audace de la réinvention et poser un acte de confiance – non pas naïve, mais combative – en la capacité des peuples à reconstruire un monde habitable, un monde qui abrite ce qui fait sens pour notre commune humanité.*

Roger : Il y a des passages très littéraires qui recoupent des choses que j’affine d’un point de vue plus théorique, de façon plus conceptuelle et plus froide… On dirait que c’est la différence entre la fraîcheur de la jeunesse et… (rires) Non, c’est bien !

Intervenant inconnu : Moi, ce que je trouve magnifique dans ton texte, c’est l’urgence que tu soulignes. Il y a une urgence absolue – on vit sur un tout petit morceau de roche, au milieu d’un espace noir et froid. Et c’est ça qui devrait nous préoccuper aujourd’hui, en réalité… (Il faut lever le nez un peu, sortir la tête du guidon.) Je pense que c’est un des points, peut-être, historiquement, à appuyer.

Roger : La question que je me pose – et nous sommes nombreux à nous la poser, je pense – c’est : comment, devant cette urgence que tu décris si bien (je trouve ton style littéraire mais efficace, c’est bien), comment analyser l’occultation de cette exigence par les forces sociales de transformation ? Enfin, je parle de la France, pour rester sur quelque chose que je connais un peu, où je vis… J’avoue être quand même assez sidéré de voir ce qui se passe concrètement au niveau des formations politiques, et même des formations non partisanes – associations, syndicats – qui n’évaluent pas l’urgence. Une urgence qui est… quasiment létale, et qui s’en tiennent à de petites… à de petites choses, soit en termes de propositions, soit en termes de combats vaguement symboliques.

Et alors là, je n’arrive pas à trouver une explication. Il y a des choses… Je comprends bien la droite, hein. Je comprends bien l’extrême droite, hein. Je comprends bien les mouvements fascisants – ça, je le comprends bien. Mais la façon dont ceux qui justement s’opposent aux fascistes… la façon dont ils le font… L’urgence que représentent ces phénomènes – je dis bien létaux, morbides – je ne comprends pas. Je ne comprends pas. Je cherche des auteurs qui pourraient m’éclairer et je ne trouve pas. Alors je ne trouve pas ça dans les partis politiques, hein, c’est clair. Quand je dis partis politiques, j’en suis maintenant à… non pas… à réduire mon travail de réflexion aux partis politiques de transformation sociale. Le plus important actuellement étant – en tant que tel – c’est La France insoumise (LFI). Alors, ils disent des choses très intéressantes. Mais bon… Il reste le Parti communiste français, dont je vois que rien n’en sort – au risque d’être choquant auprès des camarades qui sont là à m’écouter. Et donc je mets de côté – sans négliger leur rôle – je mets de côté les forces réformistes, hein. Ça veut pas dire, pour moi… j’entends pas par là qu’il faille tirer un trait sur les forces réformistes. Mais je parle des forces de transformation… Les syndicats, que j’ai déjà évoqués.

Alors, reste quand même – à un tout autre étage historique. Moi, j’attends qu’ils disent, une bonne fois pour toutes : « Il faut que nous nous mêlions de la question, par exemple, de la présidentielle de 2027 ». J’attends avec impatience qu’ils puissent surmonter cette Charte d’Amiens de merde et qu’ils disent : « On a un rôle à tenir sur ces questions-là. » Alors voilà. Et des fois, ça me met un peu – effectivement, c’est vrai – un peu en colère de voir cet état de léthargie intellectuelle.

Intervenant inconnu : Je partage, j’ai pas d’explications… Mais moi, ça fait très longtemps que je suis obsédé par l’idée que… En fait, on dit – en pédagogie, en éducation – que l’intelligence, c’est quand on arrive à faire travailler ensemble le cerveau gauche et le cerveau droit. Et, effectivement, dans les forces politiques dont tu parles – celles de transformation sociale, syndicales, politiques – j’ai l’impression qu’on ne fait pas tout travailler en même temps. On reste dans quelque chose qui est une forme d’aliénation, et ils se projettent – et nous nous projetons aussi, parce qu’on n’est pas totalement indépendants du contexte – dans les luttes qu’on nous offre. On n’est pas… Quand je vois ce qui se passe sur l’autoroute A69 (je ne prends que cet exemple, parmi d’autres luttes de cette nature), où on a des militants qui se sont mis en danger de mort à un moment donné – ceux qui étaient perchés dans les arbres quand on a mis le feu en bas, ceux qu’on a fait tomber en abattant les arbres alors qu’ils étaient encore dessus, etc., ou quand tu es face aux bulldozers… D’ailleurs, il y a eu quelques blessés graves. Mais je me dis : là, tu as des luttes qui sont… Que fait la gauche sur cette question-là ? Quelle analyse en tire le PCF ? La France Insoumise soutient de temps en temps, mais quelle analyse en fait-elle réellement ? Les écologistes – si c’est chez eux, ils y sont ; si c’est ailleurs, ils n’y sont pas.

Moi, l’une des meilleures analyses que j’aie entendues sur cette question, c’est le dirigeant de la Jeune Garde (organisation antifasciste) que j’ai vu l’an dernier au festival de théâtre de la compagnie Jolie Môme. Je l’ai vu animer un débat, et c’est le discours antifasciste le plus construit que je vois aujourd’hui. C’est-à-dire : aller les chercher partout où ils sont – dans la lutte politique, dans la lutte syndicale, dans les quartiers. Tu vois ce que je veux dire ? On peut en penser ce qu’on veut. Mais, effectivement, moi je ne vois pas, sur toutes ces mobilisations-là, d’analyses – et d’analyses partagées – à gauche qui soient suffisamment construites. Et donc on a des luttes disparates de cette nature, qu’on ne relie pas au mouvement social, en disant : « ce sont des extrémistes qui font leur truc de leur côté ; ils ont raison, c’est bien, c’est une belle lutte, mais n’allez pas plus loin, etc. » Et si elles tiennent bon jusqu’ici, c’est justement parce qu’il n’y a pas d’analyses – et pas de luttes organisées – sur ces terrains-là. Voilà. Moi, je pense qu’on est vraiment très, très mal sur cette question-là.

Intervenant inconnu : Sandrine ?

Sandrine : Moi, je n’ai pas participé au précédent atelier. Donc je dirais que j’ai un regard un peu extérieur. J’ai lu Friot, bien évidemment – son livre Vaincre Macron – donc pour moi c’est… tout est dit, on va dire. Et tout à l’heure, le copain parlait d’un autre rapport possible dans notre réflexion. Je sais pas si vous en avez déjà parlé, et si vous avez vu parfois des vidéos ou des interviews d’Aurélien Barrau – l’astrophysicien – je sais pas si ça vous parle ? Moi, ça me parle. Et donc, là, j’avais acheté un livre de lui qui est assez synthétique, où il dit qu’il faut une révolution politique, poétique et philosophique. Et je me permets de vous lire quelques extraits qui, quand je les ai lus, m’ont fait penser – quand même – à une visée… on va dire une visée communiste.

Par exemple, il a été interrogé sur la résilience du système capitaliste, et là il répond : « Le laisser-faire vers la catastrophe relève d’une faillite éthique, esthétique et scientifique. Le défi consiste donc en un triptyque : développer les outils politiques, poétiques et philosophiques fondant un autre monde – empêchant ce monde de fonctionner, sans quoi aucune révolution ne peut advenir – en accompagnant collectivement ceux qui feraient les frais des bouleversements associés. Il est temps de désensevelir, de fomenter un éclat nouveau… » (Bon, cette citation est un peu obscure.)

Une autre citation : On se demandait tout à l’heure « comment y arriver ? », et il dit : « Il s’agit de refondre les valeurs et les symboles. Si la direction ne change pas, le chemin suivi importe peu. » Ça m’a fait penser à… tout à l’heure, quand on se demandait s’il fallait se servir ou pas de ce qui s’est passé en URSS. En fait, je pense qu’il ne faut pas trop s’attarder sur le chemin – sur comment on a fait, sur sur quoi on s’appuie – l’essentiel, c’est qu’on soit d’accord sur où on veut aller. Et là, où on veut aller, ça reprend totalement la première intervention : se débarrasser de l’aliénation… enfin, de l’appropriation des moyens de production, etc., la révolution anthropologique et civilisationnelle. Donc je pense qu’il ne faut pas trop s’attarder sur comment on y va, sur sur quoi on s’appuie, sur est-ce que l’URSS c’était bien ou pas. Ce qui compte, c’est qu’on aille dans la même direction.

Autre chose : il parlait également du consumérisme, et donc il est sur la décroissance. Sans parler de “décroissance”, il disait qu’en fait il faut s’interroger sur ce qui est vraiment essentiel et ce dont on a besoin – et ce qui relève du superflu.

Donc voilà ce que je voulais dire.

Et… après, j’ai une autre réflexion qui me vient, mais c’est peut-être sans rapport. Pour le système de santé, je pensais à… ce qui est en place : la PMI. Ça fait une éternité que ça existe. Là, c’est un système de santé de proximité où tout est gratuit – on voit des spécialistes, il y a des actions pour les enfants, tout ça. Et tous les médecins et les personnels sont salariés. Et je pense que l’exemple de la PMI, c’est quelque chose qui pourrait s’étendre à tout le système de santé, de la naissance jusqu’à la mort. Et je trouve que l’exemple de la PMI, c’est un exemple aussi de… collectivisation de… voilà, comme les dispensaires, quoi – des choses comme ça qu’on pourrait remettre en place. Et j’avais lu aussi, dans La Coopérative des élus communistes, une interview du maire d’Ivry-sur-Seine. Il parlait de reprendre ce qui se faisait – les dispensaires et tout ça, les colonies de vacances aussi – dans les municipalités qui sont restées vraiment communistes. Voilà, c’est ce que j’avais à dire.

Intervenant inconnu : Merci beaucoup, Sandrine. Et on est content de te compter parmi nous, surtout, hein. (rires) Tu sais, autour de Mao, ils n’étaient pas très nombreux au début de la Longue Marche. Mais à la fin, ça a quand même ouvert – n’en déplaise à Roger – quelques perspectives politiques… (Je déconne un peu !)

Intervenant inconnu : (en souriant) Non, mais moi je trouvais intéressant… Je pense qu’effectivement, à l’avant-front – et bon, bah, vos trois interventions là – c’est une bonne chose, parce qu’en fait je pense que tu as essayé, Franck, qu’on pose la question de l’urgence. Il faut qu’on rassemble tous les fronts sur lesquels on agit politiquement. Comment on trouve une unité à tout ça ? C’est-à-dire être sur différents fronts – politiques, sociaux, syndicaux, tout ce qu’on veut – mais comment il y a une unité qui se fait, et comment chaque lutte qu’on mène, eh bien on tisse des liens dialectiques entre elles ? Comment on articule toutes ces luttes ? Parce qu’il y a des luttes écologiques, il y a des luttes sociales, il y a des luttes culturelles – je peux pas développer là, mais il y a de multiples luttes – et chacune a besoin de l’autre. Et on n’a jamais articulé les unes avec les autres.

Par exemple, Sandrine cite la question du consumérisme, de “ce qui est essentiel”. Là, on est carrément dans la question anthropologique. Aujourd’hui, qu’est-ce qui se modifie dans le monde ? C’est vrai que la société de consommation capitaliste – je rappelle, comment il s’appelle… Jean Baudrillard – il a très bien expliqué que la consommation, ce n’était plus la satisfaction des besoins des gens, c’était l’intégration des besoins des gens dans l’appareil productif pour leur faire consommer n’importe quoi. Mais il y a effectivement des liens. Moi, par exemple, je pose la question artistique sur la démarchandisation, parce que la marchandisation des industries culturelles a créé un imaginaire de la consommation – un imaginaire sans imagination. Aller vers un changement de société dans un état culturel où l’imagination a été à ce point conformiste… c’est compliqué. Mais ces luttes artistiques, elles sont nécessaires pour aller vers une société écologique, parce que tu remplaces quoi ? L’individu qui a été structuré par le bonheur de consommer (même s’il ne peut pas consommer, c’est un autre problème)… tu le remplaces par quoi, dans une autre société ? Marx, lui, avait donné une réponse dans les Grundrisse (les Cahiers de 1857-58) – il le dit, il faut baisser le temps de travail pour permettre à l’individu de devenir plus riche de son humanité. Et qu’est-ce qu’il prend comme exemple d’un individu plus riche de son humanité ? Il dit : un individu qui peut développer sa culture scientifique et sa culture artistique. Dans les Grundrisse, il a un sacré flair, le mec – il a un sacré flair ! – mais on l’a oublié, ce flair-là, on l’a perdu.

Et voilà. Donc il y a… Alors comment tu articules ça ? Mais moi, par exemple, quand je me bats pour une liberté artistique libérée du marché, si de l’autre côté les travailleurs sont toujours exploités au travail, l’aliénation au travail ne permet pas de résoudre l’aliénation artistique, etc. Donc c’est pour ça qu’il faut qu’on travaille les liens dialectiques à chaque fois. Alors ça, c’est du boulot. Et avec, effectivement, ce que tu dis : l’urgence. L’urgence est catastrophique. Mais tu sais, moi je vois, quand je suis dans des milieux militants – couches moyennes, je parle de couches moyennes – quand je parle des problèmes écologiques graves, comme tu viens de le dire, qu’est-ce que je constate ? C’est qu’il y a un déni. « Oui, oui, oui, tu as raison, oui, oui… » Mais il y a un déni. Parce que si tu acceptes la réalité du truc, il faut que tu aies le courage de lutter contre. Et combien de gens ne veulent pas entrer en résistance contre le système, même s’il y a le danger écologique ! Et le déni, il est là : « Je ne veux pas prendre conscience de toute la gravité de la chose, parce qu’il me faudrait alors lutter. » Et ça, je parle des couches moyennes… Dès que tu sors du milieu militant politisé, voilà ce qui se passe, tu vois le truc. Donc il y a vraiment des choses… Et effectivement, en même temps, tu n’as pas… Alors là, c’est là où je suis d’accord : les partis politiques de gauche ne tirent pas assez la sonnette d’alarme, ça je suis entièrement d’accord.

Intervenant inconnu : (il signale une demande de parole) Euh… Roger a levé la main.

Intervenant inconnu : Vas-y, Roger, on arrive à la fin.

Roger : Oui, je peux dire encore un petit mot – je n’en dis pas trop. Là, je veux rebondir sur quelques questions. En particulier sur ce que dit Sandrine – d’ailleurs, j’ai pas distingué ton visage vu les éclairages (rires, c’est un détail technique).

Finalement, on est plusieurs à évoquer de façon différente la question théorique du contenu d’une société communiste vers laquelle nous visons. Et donc, moi, dans mon texte, j’indique bien que les contenus ne sont pas définis a priori. J’ajoute tout de même qu’il y a les “déjà-là” du communisme. C’est une question extrêmement importante. Et les “déjà-là” du communisme, c’est pas que la Sécurité sociale, c’est pas que le statut de la Fonction publique – ce sont d’autres éléments qui ne sont pas tous donnés d’emblée comme des “déjà-là”, mais qui pourraient être conceptualisés et examinés comme des possibilités de “déjà-là”. Il faut qu’on en fasse l’inventaire – les communs, ce qu’on appelle les communs. Là, il y a un gros travail à faire entre nous pour défricher tout ça, pour le poser, en voir la cohérence ou pas.

Et dans ces… Je réinsiste : ces déjà-là du communisme – ces éléments dont je parle, disséminés, épars, des petites choses – et quand on fait le bilan de beaucoup de petites choses, ça peut devenir de grandes choses qui ne dépendent pas de l’État. Donc on a une discussion à avoir sur ce qui, selon nous, ne devrait pas dépendre de l’État, en l’état de nos réflexions, évidemment. Ce qui ne devrait pas, déjà a priori, dépendre de l’État – et puis des choses dont on voit mal aujourd’hui comment elles ne pourraient pas dépendre de l’État. Il y a une discussion à avoir. Et Friot, dans ses ouvrages… ainsi que Frédéric Lordon – qui a fait un travail théorique considérable de rapprochement avec Friot, très important – abordent beaucoup ces questions-là.

Donc voilà : on a la question des contenus – qu’est-ce qu’on y mettrait dedans, en termes de construction d’une société communiste, celle vers laquelle on tend. Après, la deuxième chose : il a été question du chemin. Et c’est Sandrine qui disait : « Non, le chemin, il ne faut pas qu’on s’en préoccupe particulièrement, ce qui compte c’est l’objectif. » Enfin, quelque chose comme ça. Oui… Le chemin, on doit s’en préoccuper aussi, mais c’est vrai que ce n’est pas l’essentiel. D’abord, l’URSS – est-ce qu’il y a eu du bon ou pas ? Puisque tu reposes la question… Alors moi j’en profite pour redire, réitérer : il n’y a rien eu de bon – on est bien d’accord, hein – dans l’expérience de la société soviétique, rien de bon du point de vue du communisme. On est bien d’accord ! (Après, c’est pas pareil si on parle d’autre chose.) Il n’y a rien eu de bon dans la société chinoise non plus, du point de vue du communisme. Alors donc, le chemin…

Moi, j’insiste beaucoup sur le chemin. À propos du chemin, c’est le chemin politique que nous devons emprunter – ici et maintenant, dès maintenant : quel chemin politique prenons-nous ? Et ce chemin politique, je l’ai connoté du point de vue de l’éthique. Et j’insiste là-dessus, parce que ça nous concerne, nous, très directement dans notre activité militante. Et la chose que nous constatons, c’est que le chemin qui est emprunté aujourd’hui par les forces de transformation sociale, c’est un chemin qui tourne le dos à l’éthique en politique. Et c’est en ce sens que je dis : le chemin doit être lui aussi – si on veut construire une société émancipée – émancipateur lui-même. Et dans le chemin émancipateur, il y a la question du respect entre nous, de la solidarité entre nous – autant de choses de ce genre qui ne sont pas, alors qu’elles devraient être actuelles, qui sont occultées, qui sont carrément débranchées de l’action quotidienne. Et pour moi, c’est quelque chose d’extrêmement important.