Fiche de lecture — Une Écologie Décoloniale (Malcom Ferdinand)

Une Écologie Décoloniale -Penser l’écologie depuis le monde caribéenMalcom Ferdinand Ed. Le Seuil FICHE DE LECTURE Ce qu’apporte une étude décoloniale écologique c’est de : -« Désoccidentaliser » le point de vue. (La constitution coloniale et esclavagiste de la modernité est voilée par la prétention d’universalité de théories socio-économiques, féministes ou juridico-politiques qui font peu de place aux questions raciales et coloniales.) - Déconstruire la verticalité de la fracture dualiste, nature/culture, environnement/société plaçant l’« l’Homme » au dessus de la nature et de l’ensemble du vivant. - Penser l’articulation décolonisations/émancipation des femmes/reconnaissance des genres/ égalité religieuse et culturelle/justice sociale/écologie. Habiter la terre : « L’habiter-colonial » : Accaparements de terres, massacres, défrichage, plantations privées, esclavages = une manière d’habiter la terre imposée par une violence destructrice de la nature et des hommes. Passer des terres ayant pour vocation de nourrir ceux qui s’y trouvent à des terres ayant pour fonction d’enrichir quelques actionnaires et propriétaires avec une économie agricole de plantation qui concentre l’essentiel de ces terres à l’exportation de monocultures sans subvenir aux besoins alimentaires des habitants des colonies.(*1) Le système plantationnaire s’articule en 3 points corrélés: une géographie subordonnée exclusive,une exploitation intensive des terres et de la nature, un altericide. La première conséquence en est une déforestation massive. « cette lutte pour l’arbre et la forêt est surtout une lutte contre l’impérialisme pyromane de nos forêts et nos savanes » Thomas Sankara.(*2) Dans l’« habiter colonial » les femmes esclaves subissent l’exploitation conjointe de la terre et de leur ventre, avec - la double fonction de production et de reproduction, - et la double violence du travail forcé et du viol par le maître et par toute la chaine de domination (hommes esclaves compris), une violence qui pouvait les conduire à l’infanticide. Le navire négrier : Après le rapt et l’embarquement, le « passage du milieu » (le gouffre de l’océan) provoque la rupture dans la cale et néantise l’être, le navire négrier destitue le captif de ses appartenances culturelles, pratiques sociales et croyances spirituelles. Il en fait des corps perdus, naufragés.

La politique du débarquement c’est à dire les dispositions sociales,techniques et politiques assigne les « débarqué.e.s » à un rapport d’extranéïté à leurs propres corps, à la Terre et au monde ; l’arrachement à la langue, au nom, à la religion, aux arts en fait des corps détachés de leurs écosystèmes.(*3) Environnementalisme colonial : Exclusion épistémique des imaginaires politiques différents dès les débuts de l’environnementalisme occidental colonial. Ne pas reconnaitre que les colonisations et les esclavages furent au cœur de la modernité. Refus de constater les destructions des liens communautaires et des appartenances. Ignorance de ce qui est resté, modifié ou réinventé, des savoirs et des pratiques agriculturales et artistiques persistantes au coeur du marronnage lui-même et attestant les survivances de cultures africaines (cultures vivrières et candomblé, capoeira, vaudou, danmié) comme espaces de résistances. Culpabilisation des « Nèg-Marron.ne.s » puis de la paysannerie dans la déforestation en Haïti…et reforestation forcée qui chasse les paysan.ne.s de leurs terres aujourd’hui alors que les « nèg- marron.ne.s » furent les protecteur.ice.s des forêts.(*4) Occultation de l’extrême toxicité des cultures de plantation (le chlordécone en Guadeloupe et Martinique). Minoration des essais nucléaires en terres colonisées (210 en Algérie et en Polynésie), de l’exploitation des sous-sols en terres aborigènes, de l’extraction de l’uranium, mines, radon, de la Françafrique… Minoration des effets d’affolement du phénomène migratoire. Nouvelle exportartion forcée des colonisé.e.s sur le sol hexagonal.(*5) Embarras à reconnaitre que les outre-mer abritent 80% de la biodiversité nationale et correspond à 97% de la zone maritime « française » et conjointement négation de l’importance de la grande pauvreté des peuples qui restent aux marges des représentations politiques et imaginaires.

Modernisme colonial post-esclavage : l’abolitionnisme : « les colonies ne doivent pas périr, toute la question se réduit donc à organiser le travail libre » (V. Schoelcher). (*6) L’abolition en Angleterre et en France devint une alliée des plantations des colons pour maintenir les nouveaux libres sous la férule de leurs anciens maîtres. Cet abolitionnisme permit la poursuite de l’entreprise plantationnaire : - grâce à l’indemnisation des maîtres esclavagistes pour leurs pertes par tête d’esclave (*7) - avec la non redistribution des terres - avec l’interdit de propriété foncière et de production pour les nouveaux libres - puis avec la politique de l’« engagisme ».(*8) Ainsi le système plantationnaire perdura longtemps mais avec des salaires de misère payés à la tâche ; il perdure encore, excepté les cases à nègres.

Différencier les 2 termes, Globalisation et Mondialisation : Globalisation = extension totalisante, répétition standardisée à l’échelle du globe d’une économie inégalitaire destructrice des cultures, des mondes sociaux et de l’environnement, une usurpation au profit des intérêts capitalistes. Mondialisation= ouverture pour l’agir politique d’un vivre ensemble, horizon de rencontres et de partage.(*9) Conclusion ( de l’ouvrage) : Les colonisations, les racismes, les discriminations de genre, la domination des femmes sont des manières d’habiter la Terre. L’écologie décoloniale fait des dégradations de vie sociale, de l’extractivisme des peaux nègres et du racisme environnemental la cible première de l’action écologique ; l’antiracisme et la critique décoloniale sont les clefs de la lutte écologiste. Notes personnelles : *1/La « Plantation » aux Antilles est une très grande parcelle organisée autour de la maison du maître dite « l’Habitation », laquelle est située en haut des mornes (moyenne montagne arrondie) afin de capter les vents et pour la vue. Sous le vent se trouvent les cases à nègres puis les « ateliers » de travail en bas des mornes, et tout autour les terres de monoculture. Le système est pratiquement toujours en place et exclusivement dédié aujourd’hui à la banane (très subventionnée) et à la canne à sucre (pour le rhum) pour exportation. Le sucre de betterave a supplanté le sucre de canne dans les années 60 et les usines ont fermé. *2/ Tout l’arc antillais ( en Haïti, 80% de forêt en 1492 se réduisent à 3,5% en 2015) et l’Afrique (en 98, il ne restait que 16% de la forêt ivoirienne), autant de forêts primaires vitales impossibles à reconstituer à l’échelle de l’humanité. *3/ La traite transatlantique a concerné 25 millions de personnes devenus les objets des autres, capturées, transportées, destituées, tuées, violées, chassées….quelque chose de cela a perduré jusque dans la métamorphose créole et les exils à nouveau forcés vers la nation colonisatrice. *4/ Le marronnage est la fuite des esclaves dans la forêt tropicale. Les nèg-marron.ne.s constituaient des petites communautés vivant des produits de la forêt, de quelques cultures vivrières issues de savoirs ancestraux , et de rapines avec parfois l’aide des esclaves resté.e.s sur la plantation. Les marronn.e.s étaient pourchassé.e.s à l’aide de molosses élevés pour ça et puni.e.s publiquement (jarrets coupés, fouetté.e.s à mort etc..). Le marronnage est une forme de lutte à très haut risque qui a commencé dès le débarquement. Dans les petites îles, les marronn.e.s pouvaient être plus facilement rattrapé.e.s. Dans d’autres îles (plus grandes notamment), il a perduré jusqu’à l’abolition et fut le point de départ des grandes révoltes

très bien organisées et massives (la révolution de Toussaint Louverture en Haïti ou la révolte de Delgrès et de Solitude en Guadeloupe, par exemples). Le marronnage, comme espaces de résistances fait « Traces» dans les expressions artistiques contemporaines (la Créolisation). *5/ Dans les années 60, le Bureau de Migration des DOM (Bumidom) organisa le départ de milliers de personnes vers l’Hexagone (Bureau de Migration des DOM) afin d’éloigner les colères pouvant conduire à une réelle décolonisation et les femmes furent stérilisées à leur insu à La Réunion. Il y eut aussi l’épisode trragique des « enfants de la Creuse ». C’est ce que Césaire nommait « génocide par substitution ». *6/ Est-il besoin de souligner que l’abolition résulta des révoltes d’esclaves devenu.e.s de plus en plus incontrolables (d’autant plus à partir de la Révolution des Lumières), tant il est vrai qu’une humanité reste une humanité en capacité de conscience et de lutte. *7/ La République d’Haïti, pour sa libération, a contracté une énorme dette qu’elle n’a fini de rembourser que dans la première moitié du XXé siècle. *8/ L’engagisme consistait à razzier des personnes sur les côtes de l’Inde, en Chine et de nouveau en Afrique, à leur faire signer (alors qu’elles ne savaient pas lire la langue) des contrats qui ne furent pas respectés quant à la question du retour et dans lesquels, elles s’engageaient à travailler sur les terres des colons, dans des conditions quasi esclavagistes. *9/ Pour rappel, c’est ce que Glissant nomme « Mondialité ». Ma conclusion : A la lecture de cet ouvrage, on perçoit mieux à quel point le colonialisme et l’esclavage ont contribué, en profondeur, au dérèglement des écosystèmes et au déséquilibre environnemental mondial. Il permet de resituer le lien entre l’exploitation extractiviste des humain.e.s et de la nature. Il me semble important de noter qu’il s’agit ici d’une forme inédite d’esclavage industriel à très haut rendement capitaliste. Même si Malcom Ferdinand utilise le terme « Anthopocène » et non « Capitalocène » (à discuter), et que sa démonstration n’évoque pas le rôle du colonialisme et de l’esclavage dans la suraccumulation primitive du capital ni dans la préfabrication de l’infrastructure assurancielle et bancaire, ainsi que dans l’organisation du travail, toute sa logique réside dans la critique d’un capitalisme prédateur et extractiviste. Pour une visée communiste, il y a nécessité de conjuguer les luttes écologistes, féministes, antiracistes, anticolonialistes, contre les impérialismes et pour l’extension des conquis sociaux. Leïla Cukierman 06 85 96 51 52 Janvier 2026