La visée communiste — contribution de Bertrand Catus

Notre atelier a décidé de consacrer cette séquence à la visée communiste. Si l’on ne peut pas savoir à quoi pourrait bien ressembler un mode de production communiste et si toutes les tentatives pour engager la transition vers ce mode production ont échoué, on peut toutefois affirmer, à grands traits, qu’il ne pourra se caractériser que par la fin de l’exploitation et de l’oppression, donc par la fin des classes sociales et de l’Etat comme appareil de domination d’une classe sur une autre.

On voit immédiatement que cette visée ne peut être atteinte qu’au niveau mondial. Il n’y a pas de communisme régional ou national, il peut y avoir des lieux dans lesquels les communistes triomphent et où ils engagent des transformations révolutionnaires profondes, mais cela se fait inévitablement dans le cadre d’une lutte aux enjeux planétaires.

Attention toutefois, cette forme de libération universelle dont nous nous réclamons ne nie aucune spécificité, bien au contraire : l’égalité ce n’est pas l’uniformité, c’est justement la condition de l’affirmation de toutes les différences par l’abolition des hiérarchies et des préjugés qu’elles renforcent en s’en nourrissant.

Aussi la visée communiste est toute entière un engagement concret, une analyse précise des conditions de la lutte des classes, là où l’on se trouve, pour transformer la réalité. Le communisme c’est le mouvement réel qui abolit l’ordre social existant.

Le temps que libèrent de l’exploitation des travailleurs et des travailleuses qui se réunissent pour discuter, hors de leur hiérarchie, c’est un déjà-là communiste.

Il y a du communisme partout où un commun, évidemment contradictoire, se met en place pour lutter contre l’exploitation ou contre une oppression spécifique. Lutter en effet, c’est libérer du temps, il faut insister sur ce point, et c’est créer un espace de décision qui échappe à « l’ordre des choses » disputer aux dominants le monopole de la parole et de l’intelligence : créer une discorde, un discours des opprimés et le confronter à celui toujours dominant de leurs oppresseurs.

Ce discours ne peut se limiter à une plainte légitime, il se crée, s’invente, il construit un « ailleurs » qui fait oublier la dureté du présent.

Et l’on sait toute l’importance très largement problématique de cet « ailleurs » devenu « là-bas » et souvent paré de toutes les vertus dans la tradition communiste.

Les communistes d’aujourd’hui n’ont plus de « là-bas » à défendre mais cela ne les dispense pas d’étudier comment des régimes dits socialistes ont pu se transformer en une grise version étatisée du capitalisme le plus brutal et le plus absurde.

En cette matière nous ne partons pas de rien, la somme de travaux consacrés à l’analyse des pays socialistes est considérable mais nous devons surtout essayer de retenir ce qui peut nous être utile, aujourd’hui dans notre monde impérialiste.

Reprenons sommairement les trois thèses fondamentales du marxisme simplifié, dominant après la révolution d’Octobre et sans doute avant, définies par l’économiste Charles Bettelheim.

La première concerne l’identification entre les rapports de classes et les formes juridiques de la propriété. Elle affirme que la propriété de l’Etat socialiste ayant été substituée à la propriété privée des moyens de production, la lutte des classes a pris fin en URSS dès les années 30.

Il nous semble évident aujourd’hui que la transformation des formes juridiques de propriété ne suffit pas à faire disparaître les conditions de l’existence des classes ni bien entendu de la lutte des classes, parce que ces conditions sont inscrites non pas dans ces formes juridiques mais bien dans les rapports de production, « c’est-à-dire dans la forme du procès social d’appropriation, dans la place qu’elle assigne aux agents de la production c’est-à-dire, précisément, dans les rapports qui s’établissent entre eux dans la production sociale.

L’existence de la dictature du prolétariat et des formes étatiques ou collectives de propriété ne suffit pas pour que soient abolis les rapports de production capitalistes et pour que disparaissent l’antagonisme entre le prolétariat et la bourgeoisie. »

Tant qu’un groupe humain accapare le pouvoir de décision, la connaissance et le pouvoir de coercition, qu’il en tire des avantages matériels. Tant qu’il cantonne un autre groupe humain aux tâches de production dans les conditions techniques particulièrement aliénantes du travail à la chaîne par exemple, sur cette base se produisent et se reproduisent les traits de l’idéologie bourgeoise.

Prenons un exemple éloigné : celui de nos services publics, nous les défendons en ce qu’ils répondent à des besoins de la population mais nous voyons bien qu’en leur sein, par la hiérarchie, par le salaire, le capitalisme secrète de mille et unes manières une idéologie technocratique, soit disant apolitique, de l’efficacité qui, en s’adaptant à des conditions budgétaires toujours plus contraintes, en vient à produire une défiance vis-à-vis de celles et de ceux qui sont censés en bénéficier.

La forme juridique de la propriété juridique peut changer, ce qui nous importe, dans ce cas précis, c’est de travailler politiquement le lien entre les agents, leurs missions, leurs conditions de travail et la population, ses attentes et ses aspirations. Cela dans le capitalisme.

On comprend alors que la tâche des révolutionnaires n’est pas seulement de transformer les formes de la propriété mais bien, et c’est une tâche autrement plus longue et complexe, de transformer le procès social d’appropriation et de détruire ainsi les anciens rapports de production tout en en construisant de nouveaux, c’est cette phase instable : la transition socialiste qui est censée assurer le passage du mode de production capitaliste au mode de production communiste voyant ainsi disparaître les rapports sociaux bourgeois.

Lénine rappellera d’ailleurs souvent que les classes demeurent et demeureront à l’époque de la dictature du prolétariat (la forme d’état politique associée au socialisme tel qu’il a existé), chacune d’elle se modifiant et modifiant les rapports qu’elles entretiennent, ce qui implique que la lutte des classes prenne des formes nouvelles.

Pour lui, la tâche de la révolution socialiste ne se limite pas à la transformation des rapports juridiques de propriété (qui sont évidemment la première tâche qui s’impose après la prise du pouvoir) mais ce qui est fondamental c’est la transformation de l’ensemble des rapports sociaux dont les rapports de production.

La deuxième thèse du marxisme simplifié qui s’impose dans la troisième internationale présente le développement des forces productives comme le moteur de l’histoire. Sous une forme très générale Staline l’expose en 1938 : « D’abord se modifient et se développent les forces productives de la société ; ensuite en fonction et en conformité avec ces modifications se modifient les rapports de production entre les hommes. »

La lutte des classes devient un simple auxiliaire de l’adaptation des rapports de production au développement des forces productives. Si certains textes de Marx suggèrent ce type de problématique, toute son œuvre montre que, pour lui, le moteur de l’histoire c’est la lutte de classes et que tant qu’existent des classes c’est à travers les affrontements de classe que les rapports sociaux se transforment.

Mais Staline poursuit sur sa lancée : « Pour ne pas se tromper en politique, le parti du prolétariat dans l’établissement de son programme aussi bien que dans son activité pratique doit avant tout s’inspirer des lois de la production, des lois du développement économique de la société. »

Disparition des classes, développement de la production, le lien est évident : « Sous le régime socialiste, c’est la propriété sociale des moyens de production qui forme la base des rapports de production. Ici, il n’y a pas d’exploiteurs ni d’exploités. Les rapports de production sont parfaitement conformes à l’état des forces productives » écrit-il encore.

Idéologiquement et politiquement, ces deux thèses vont contribuer à bloquer toute action organisée du prolétariat soviétique en vue de transformer les rapports de production, c’est-à-dire de détruire les formes existante du procès d’appropriation, base de la reproduction des rapports de classe, pour construire un procès d’appropriation nouveau, excluant la division sociale entre fonction de direction et fonction d’exécution, la séparation entre travail manuel et travail intellectuel, les différences entre les villes et les campagnes, les ouvriers et les paysans…

En réalité il suffisait de développer la production jusqu’à dépasser les pays capitalistes et les rapports sociaux suivraient…

Notons que ces conceptions, dans les années 30, sont des conceptions largement partagées y compris par Trotski et l’opposition de gauche. Notons également que le développement de la production est une nécessité vitale en URSS dans ces années, la valeur nutritionnelle des œuvres de Marx permettant difficilement de nourrir une population entière… il faut produire pour se nourrir, pour se chauffer, pour se défendre des attaques des pays capitalistes.

La véritable question étant et cela résonne particulièrement aujourd’hui alors que le capitalisme épuise la planète, que produire et comment le produire ? Ne nous y trompons pas, alors que la tendance à la guerre se précise, que des pays entiers sont à l’état de ruines, nous devrons nous aussi répondre à ces questions.

Des deux premières thèses découle la troisième : celle de l’existence de l’état soviétique. En effet, « une des difficultés que fait surgir l’acceptation de la thèse sur la disparition des classes exploiteuses concerne l’existence de l’état non pas comme une forme transitoire se transformant en un non-état, en une communauté, mais en un état de plus en plus séparé des masses, doté d’un appareil de plus en plus jaloux de ses secrets, fonctionnant de façon hiérarchique, chaque échelon étant soumis à l’échelon supérieur.

Du point de vue du marxisme, la forme d’existence de cet état, la nature de ses appareils ne peut exister que sur la base d’un violent antagonisme de classe et le renforcement d’un tel appareil d’état est un signe de l’approfondissement de cet antagonisme. Staline déplace le problème, l’Etat soviétique n’est pas le fruit de contradictions internes mais vise à répondre à l’encerclement du monde capitaliste. Répondre à une menace extérieure en construisant un vaste corps de répression intérieure, cette dialectique-là, on le notera, n’a rien de marxiste.

La visée communiste c’est donc déjà de prendre parti dans la lutte des classes, de nommer les enjeux, de construire une politique favorable aux exploités et aux opprimés et de dénoncer ainsi l’injustice que couvrent les mensonges des capitalistes.

Le mouvement communiste, qui dépasse le parti communiste même si, en France particulièrement, ses formes d’organisation et son orientation ont eu une importance considérable comme boussole ou comme repoussoir sur les forces révolutionnaires, est le seul mouvement qui, au XXe siècle, a contesté l’hégémonie politique de la bourgeoisie et la fiction du caractère « naturel » de son monopole intellectuel sur l’organisation de la société que ce soit au niveau de la production ou de sa reproduction.

S’il a pu faire émerger des figures ouvrières et populaires remarquables, en ville comme dans les campagnes, c’est aussi qu’il a engagé un vaste et profond mouvement d’éducation, construisant de véritables contre-sociétés, s’appuyant sur des syndicats, des coopératives, des associations, des groupes de quartier.

Son tort peut-être aura été de croire que cela était une donnée alors que ce n’était que la conséquence d’un rapport de force favorable, créé en France par la résistance et les mobilisations ouvrières de l’après-guerre et, dans le monde, par l’existence d’un puis de deux camps « socialistes » après la rupture sino-soviétique, poussés par la puissante énergie des mouvements de décolonisation.

Le rapport de force s’est inversé et la social-démocratie a pleinement joué son rôle de démoralisation en abdiquant ses prétentions aussi bien sociales que démocratique, l’ayant épuisé, elle renaît sous une forme radicalisée avec laquelle nous travaillons d’ailleurs à construire un nouveau Front populaire.

Ce front doit être capable d’unir les classes populaires et de polariser les couches moyennes, sur les questions sociales et démocratiques, plutôt que de les solidariser à la bourgeoisie par le racisme et l’obsession sécuritaire.

Dans ce front notre spécificité c’est de vouloir restituer la vraie parole de la lutte, les communistes ne sont pas les avocats des petites gens, ce sont des prolétaires qui prennent leurs affaires en main, conscient de leurs intérêts de classes lointains comme immédiats.

Nous devons nous méfier d’ailleurs de cette figure prométhéenne du militant allant au peuple pour lui apporter la connaissance. Avant, désabusé, de constater qu’un peuple si bête ne mérite sans doute pas de sauveur si brillant.

Les exploités n’ont pas besoin qu’on leur explique qu’ils le sont, généralement ils le savent. Ils ont besoin que leur expérience pratique et théorique fusionne au sein d’un collectif vivant qui oriente leur action, qui organise pratiquement des temps de vie de formation et de lutte, qui, comme disait Lénine, leur permette de rêver sérieusement.

La visée communiste c’est ce mouvement de libération individuelle et collective, celui de la longue marche du prolétariat vers son émancipation, c’est la destruction patiente de tous les pouvoirs de la bourgeoisie sur nos vies, le retour à la société de toutes les richesses et de tous les savoirs qu’elle a accaparé, jusqu’à ce que l’humanité devienne enfin maîtresse d’elle-même et de sa destinée commune.

Bertrand Catus

7 juillet 2025