Les « déjà-là » du communisme — une exploration critique

Les « déjà-là » communiste – Arnauld CARPIER – 20-10-2025 Si le communisme pouvait se résumer à l’adage « à chacun selon ses besoins », on pourrait prendre comme départ de la réflexion ce que nous pouvons appréhender comme besoins dans la réflexion de Marx, c’est à dire expression des conditions nécessaires et indispensables d’une vie quotidienne digne et épanouissante, libérée des contraintes du travail aliéné et aliénant. Ce que nous pouvons exprimer dans les luttes par les « droits » que nous énumérons, - droit au logement, à l’alimentation, à l’accès à la culture, à l’éducation, droit à la santé, à la paix… Ces luttes, dans leurs diversités, portées par des courants de pensée liés ou non au marxisme ont produit ces dernières décennies des utopies concrètes qui ont permis des mobilisations extrêmement importantes, notamment autour de la notion de « communs ». Il est intéressant de noter que ce terme « moderne » renvoie notamment à des notions présentes dans le droit romain ou encore aux luttes à l’aube de la révolution industrielle en Angleterre ou en France, mais également à la racine de communisme… L’autre entrée pour définir ce que pourraient être des « déjà-là » communistes pourraient nous amener à dégager, dans les conditions de l’exploitation capitaliste actuelle, ce qui relève de la valeur d’usage dans le procès de production. Parce qu’au coeur de la satisfaction des besoins, au final, c’est cette notion de valeur d’usage qui est déterminante, ce qu’Engels traduisait par « la preuve du pudding, c’est qu’on le mange ! ». Peut-on alors définir les « déjà-là » du communisme à partir de ces 4 notions (besoins, travail, communs, valeur d’usage) et faut-il qu’elles soient toutes ou en partie présentes dans les « utopies concrètes » observées : - Une réponse adaptée aux besoins humains ; - Un rapport au travail désaliéné, c’est-à-dire non contraint et épanouissant ; - Une perspective se rattachant à la notion de gestion des communs ; - Une domination de la notion de valeur d’usage, c’est-à-dire une non soumission à la valeur marchande et le rejet de toute spéculation de l’argent par l’argent, soit le rejet du fétichisme de la marchandise et de la monnaie. A l’aûne de ces éléments, nous pouvons trouver de nombreuses activités humaines qui portent des caractéristiques convergentes depuis la conception de la sécurité sociale ou encore du statut de fonctionnaire, jusqu’aux très nombreuses tentatives d’échapper aux déterminismes du mode de production capitaliste : - structures de l’économie sociale et solidaire (associations, coopératives dont les SCIC, mutuelles, structures de l’insertion…) ; - services publics de l’État ou des collectivités ; - initiatives de collectifs d’habitants sur des sujets aussi divers que l’haitat partagé, les réseaux de services réciproques, les échanges de savoirs et de savoirs-faire ; - les solidarités financières et servicielles, la mise en œuvre de la gratuité pour l’accès à certains services publics ou pour les « communs » ; - les tentatives de contre-société, habitat communautaire, ZAD, squats collectifs… Est-ce que pour autant ce sont des « déjà-là » du communisme ou est-ce que ce sont des prémices de communisme mais réellement des « déjà-là » a-capitaliste, c’est-à-dire s’exonérant de certaines contraintes du mode de production capitaliste sans l’intention de le faire ou anti-capitaliste lorsque l’action est pensée au préalable pour s’en exonérer. Ce sont déjà des bases solides pour construire les outils du dépassement du capitalisme à trois conditions majeures : une conscientisation massive du processus par les acteurs eux-mêmes (la

conscience révolutionnaire), une mise en visibilité dans l’espace de la société dans son ensemble (les producteurs associés au sens de Marx) et une marche vers un changement d’échelle pour submerger l’économie capitaliste, la dépasser au sens propre du terme. En clair, est-ce que le concept de « déjà-là » du communisme doit se concevoir au niveau conceptuel voire idéel ou sur le plan matérialiste en articulations entre le conceptuel et le réel ? Par exemple, qu’en est-il des SCOP, y compris de celles construites dans les luttes ? Au passage, notons que ce acronyme est passé de Société Coopérative Ouvrière de Production à Société COopérative et Participative (comme quoi la lutte des classes est active). Elle peut avoir une réelle gouvernance collective, une échelle des salaires égalitaire, une production adaptée aux transitions environnementales, elle n’en est pas autant totalement indépendantes aux normes de production, de mise en marché du mode de production capitaliste et cette contradiction – en soi – me semble nécessairement devoir être interrogé et décrypté. Ceci est vrai dans l’ensemble des dispositifs déclinés, mais alors au moins dira-t-on, en ce qui concerne la sécu ou le statut des fonctionnaires, alors là le doute n’est pas permis. Qu’en est-il si on s’interroge « concrètement » sur les conditions actuelles imposées par l’intensité de la lutte des classes actuelles : - Sur la sécu, nous sommes confrontés, de la même manière, à devoir analyser ce qui subsiste concrètement du déjà-là communiste, tant les forces réactionnaires dévoué à faire perdurer le système se sont acharnées dès le début à miner la portée révolutionnaire de cette création : - sortie des artisans, professions libérales et agriculteurs du système « universel », - mise en œuvre du paritarisme 50/50, - délitement et suppression des élections aux caisses de sécurité sociale, - création du PLFSS, puis intégration du budget de la SS dans le calcul de la dette de l’État, - création de la CSG et du CRDS (dont une part non perçue et néanmoins imposable), - intégration progressive du financement par l’impôt au détriment de la cotisation pour aboutir à un partage de l’ordre de 60 % cotisation/40 % impôts, - inversion de la charge du finacement par la cotisation, passant de 60 pour les cotisations patronales/40 pour celles issues des cotisation salariales à un équilibre 45/55 environ, …. - sans compter que la privatisation des secteurs de la santé, de l’aide à la personne, de l’accompagnement des plus démunis permet de re-capitaliser et de réintroduire la productio nde plus-value et de profits à partir tout à la fois de l’argent public mais également de l’argent socialisé des travailleuses et des travailleurs. Plus qu’un détricotage, c’est mise en coupe réglée, et pourtant l’idée même de sécu reste un puissant moteur mais, nous ne pouvons ignorer l’état réel de ce conquis de haute lutte : ils nous ont volé la sécu ! Il ne faut pas simplement la défendre mais la reconquérir, pas simplement la faire vivre mais sans doute la réinventer. Mon propos n’est surtout pas de minorer toutes les avancées et toutes actions et initiatives qui s’éxonèrent des règles du marché libre et concurrentiel mais de porter un regard lucide et de travailler me semble-t-il sur deux axes : - définir et analyser sur quels axes se développent ces initiatives : mode de production, démocratie économique, engagement dans les transitions, solidarités élargies… - construire les modèles de convergences et de changement d’échelles de ces initiatives.