Les marxismes écologiques pour un éco-communisme Écologie Le mot « écologie » vient du grec Oïkos (Demeure, habitat) et Logos (Science) ; c’est donc littéralement la science de la demeure, de l’habitat. Le dictionnaire nous dit que c’est « une doctrine visant à un meilleur équilibre entre l’être humain et son environnement naturel ainsi qu’à la protection de ce dernier ». Le terme fut introduit en 1866 par le biologiste allemand Ernst Haeckel qui définit l’écologie comme « la science des relations des organismes avec le monde environnant, c’est-à-dire, dans un sens large, la science des conditions d’existence ». Une autre définition a été proposée par Dajoz (1983) pour qui : " L’écologie est la science qui étudie les conditions d’existence des êtres vivants, les interactions de toutes sortes qui existent entre ces êtres vivants d’une part et entre ces êtres vivants et le milieu d’autre part. Il s’agit de comprendre les mécanismes qui permettent aux différentes espèces d’organismes de survivre et de coexister en se partageant ou en se disputant les ressources disponibles (Espace, temps, énergie, matière,…) ". Cette recherche de l’équilibre repose essentiellement sur le fonctionnement de cycles formant un écosystème : c’est-à-dire une unité écologique de base formée par le milieu (biotope) et les organismes qui y vivent (biocénose). Ces écosystèmes peuvent être de dimensions variables, depuis le local jusqu’à l’étude des interactions globales sur la planète. Les 3 principaux cycles sont : - Le cycle de l’eau. Il commence avec les précipitations issues de l’eau contenue dans les nuages, cette eau s’écoule et alimentent des nappes phréatiques, des rivières et des fleuves, les mers et les océans. Sur son trajet elle est utilisée pour satisfaire les besoins de la nature et les besoins humains, boire, manger, produire… les différentes formes de vie l’utilisent pour soutenir la vie. Cette eau, après évaporation, reconstitue des nuages. - Le cycle du carbone qui se décompose en deux sous-cycles, celui de la respiration et celui de la photosynthèse. Dans sa fonction respiratoire, la faune habitant la biosphère consomment des glucides (sous forme de vie végétale) et de l’oxygène et produisent du dioxyde de carbone, de l’eau et de l’énergie. Dans sa fonction de photosynthèse, les plantes absorbent l’énergie du soleil, du dioxyde de carbone et de l’eau et produisent des glucides et de l’oxygène qui, à leur tour, sont facilement utilisés par la faune présente dans l’écosystème. Ces glucides retournent également directement à la terre, sont décomposés et le carbone devient alors du dioxyde de carbone et pourra s’il n’est pas consommé se transformer en combustibles fossiles. - Le cycle de l’azote. La plupart de l’azote présent dans les écosystèmes existe sous forme d’azote gazeux (celui-ci représente 78 % de l’atmosphère terrestre, 21 % d’oxygène et 0,97 % d’argon…). La foudre a l’énergie nécessaire pour transformer l’azote liquide en nitrates qui est sa forme utilisable par la vie végétale mais une deuxième façon de produire ces nitrates est assurée par des bactéries fixatrices d’azote. Les plantes utilisent ces nitrates pour produire des acides aminés pour que les animaux qui mangent ces plantes développent leur tissu musculaire. Lorsque les plantes et les animaux meurent, ces nitrates produisent de l’azote gazeux qui est relâché dans l’atmosphère. On pourrait citer également le cycle du phosphore et le cycle du soufre.
Si l’écologie politique démarre dans les années 1970, les premiers travaux de chercheurs marxistes suivent de près, notamment aux Etats-Unis. En France André GORZ ou Jacques BIDET cherchent une voie pour associer la question sociale et la question environnementale, tout comme Guy LÉGER qui est à l’origine, en 1982, de la fondation du Mouvement National de Lutte pour l’Environnement (MNLE). Ces préoccupations s’appuient sur deux réflexions, d’une part la nécessité de prendre en compte la réalité des atteintes à l’environnement (et les conséquences sur la santé humaine) qui s’impose dans le débat public et, d’autre part, la volonté de renouveler la pensée marxiste, eu égard aux impasses qui deviennent inéluctables du communisme réel et des interprétations des textes de Marx et d’Engels, tant donc au sein des pays dits socialistes, qu’au sein des forces communistes des pays capitalistes. La tâche est colossale puisque l’interprétation des textes de Marx et la constitution du corpus marxistes ont privilégié les éléments économiques : développement des forces productives comme élément déterminant des conditions sociales permettant la constitution d’un prolétariat en mesure de faire la révolution, le travail comme seul source de production de la valeur, la centralité en dernière instance de la question sociale dans le processus révolutionnaire, la conception d’une extériorité de l’homme vis à vis de la nature (voire d’une domination nécessaire…), la négation ou la non prise en compte des limites de la nature… Pourtant ces auteurs, et d’autres, affirment que Marx a laissé tout au long de son œuvre les petits cailloux blancs qui auraient permis dès le livre I du capital de concevoir un communisme « écologique » : par exemple, s’agissant de l’agriculture, sa rencontre avec Justus Liebig, chimiste allemand, lui permet de mettre en cause l’agriculture intensive qui commence à se développer, en ce qu’elle perturbe radicalement le cycle de l’azote. Ce qui entraînera l’utilisation progressive et finalement massive d’engrais de synthèse pour « lutter » contre l’épuisement des sols. Il développera également, à l’instar d’Engels dans « Dialectique de la nature », le concept de métabolisme de l’être humain, c’est-à-dire l’ensemble des relations que ce dernier entretient avec son environnement – la nature – pour assurer l’ensemble de ses besoins pour vivre. Ces positions seront, dès leur publication, combattues par nombre de marxistes tant la perception d’un ébranlement de la théorie « officielle » était patente. Nous savons aujourd’hui que nous sommes confrontés à une triple limite, d’une part quantitative – la somme de ce qui peut-être exploité annuellement (périodiquement), qualitative – la diversité des matières et le rendement des matières à exploiter et temporelle – le temps avant des effondrements irréversibles. Il abordera également les questions de l’apport de la nature dans la production de valeur, à l’encontre de l’interprétation d’une unique source – le travail. Comment alors considérer, par exemple s’agissant la reproduction animale, l’apport de la nature ? Est-ce du « travail » gratuit ? Des chercheurs, et bizarrement plutôt des chercheuses interrogent également la notion de « travail » domestique ? Est-ce aussi du « travail » gratuit ? Sur la fin de sa vie, plutôt dans des échanges épistolaires, sur des textes longtemps inédits et inconnus, il sera plus explicite sur les impasses, en particulier s’agissant du développement continu des forces productives, le foisonnement des échanges à grandes échelles entraînant le délitement des communautés de base et la concentration constatés notamment par Engels qui est un des premiers à utiliser ce terme en 1845 dans « La situation de la classe laborieuse en Angleterre ».
C’est de ce moment, que l’inventeur du terme Anthropocène, Paul Joseph Crutzen, météorologiste et chimiste, en 2000, le fait débuter. C’est le démarrage de l’extractivisme industriel (charbon, minerais, pétrole) et des systèmes industriels de haute intensité (métallurgie, chimie) et les dérivés en terme notamment de transport (chemin de fer et navigation). C’est un processus essentiellement basé sur l’analyse du cycle du carbone. Deux autres concepts doivent sans doute être convoqués et réinterprétés : - La question de la valeur d’usage versus valeur d’échange qui un sans doute un élément crucial pour penser une société débarrassé de la prédation communiste mais également pour penser la transition – la progression vers un « communisme écologique ». A noter que d’autres que les marxistes se sont emparés, explicitement ou pas de ce concept en forgeant notamment le concept de « communs », en particulier le mouvement hétéronome des « forums mondiaux », réhabilitant des formes d’organisations des sociétés ante révolution industrielle, notamment en Angleterre. Cela rejoint le vieux Marx, s’interrogeant sur les communautés paysannes russes et sur le concept de non-croissance comme gage de la stabilité et de la durabilité de ces sociétés (souveraineté alimentaire…). Renouant également avec la racine / les racines de la commune et du communisme. Quels sont les communs aujourd’hui ? - La question des besoins, qui, en fait est finalement peu présente dans l’œuvre de Marx, même si la célèbre formule décrivant le communisme a fait flores sans que l’on sache bien, une fois énoncée, qu’en faire concrètement : « De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ». Les moyens sont parfois traduit par « les forces » (de travail ?) voire directement par « son travail » en URSS dans la période stakhanoviste. En ce qui concerne les besoins, nous ne pouvons que constater l’écart colossal entre la fin du XIX° siècle et le début du XXI° ! D’autant que dans la littérature marxiste, la lutte de classe s’est aussi invitée dans la définition des besoins de la classe ouvrière en opposition avec ceux de la classe bourgeoise. A toutes les époques, et, en particulier aujourd’hui, la détermination des besoins n’est pas une mince affaire : dans la deuxième partie du XX° siècle, des auteurs marxistes ou proches ont documenté et interrogé les prémices de la société de consommation, à partir de l’analyse du quotidien, Pierre BOURDIEU avec le concept de capital social, Henri LEFEVRE sur l’émergence des besoins de masse, avec entre autre une prédiction de l’irruption de de la « civilisation de la bagnole » ou encore Jean BAUDRILLARD au sujet des objets coniques du quotidien… Cela nécessite également de prendre ne compte, outre les besoins matériels – dans leur dynamique, les besoins immatériels en particulier s’agissant des « construits culturels ». Le questionnement que nous pouvons avoir à ce stade peut s’énoncer ainsi : Les éco-communismes sont-ils une suite, un développement du corpus marxien ou sontils des variantes ou des réinventions d’un marxisme écologique voire même de la décroissance comme l’affirme Kohei SAITO ? Ce que nous pouvons constater, en France, c’est que coexistent plusieurs « interprétations » du corpus idéologique auquel se réfèrent les diverses forces qui en revendiquent l’héritage. Et nous ? Ce qui est commun aux différents éco-communisme peut se résumer ainsi : - Le mode de production capitaliste porte intrinsèquement en lui la trajectoire écocidaire de nos sociétés, ce qui amène à refuser le terme d’Anthropocène, se référant à la
responsabilité de la personne humaine et à lui substituer celui de « Capitalocène », le capitalisme épuise à la fois le travailleur (et la travailleuses) et la nature, donc. - Des éléments formels et/ou critiques de la pensée de Marx sont convoqués pour construire une théorie marxiste écologiste sans s’interdire de s’approprier des travaux et recherches venus d’autres champs idéologiques, en particulier des expériences et militants écologiques afin, peut-être d’affirmer : « Jusqu’ici l’écologie n’a fait qu’interpréter le monde, il s’agit de la réinterpréter pour le transformer ! ». - C’est à l’échelle mondiale qu’il faut penser et dépasser une pensée impérialiste sur la nature et les humains, et c’est à cette échelle également qu’il faut penser les transformations de l’ordre mondial. Ceci n’exonère pas de mener les batailles locales et nationales mais exigent cette pensée monde alors que nous sommes rentrés dans un cycle qui peut mener à l’extinction de la civilisation humaine (et pas la fin de la terre ni même de la vie sur terre), c’est bien une menace anthropologique qui nécessite une nouvelle conscience à construire de à l’échelle de l’humanité. Au travers des différents courants, bien évidemment la question du travail fait l’objet d’investigations et de questionnements : en quoi intégrer le « travail gratuit », de la nature, du travail domestique des femmes modifie-t-il l’approche marxiste ? De même que l’interprétation des « crises » du capitalisme peuvent trouver une autre lecture que la suraccumulation de capital et de surproduction de biens, en intégrant les questions liées à la dégradation des conditions environnementales… Ou encore de la nécessité d’intégrer dans nos réflexions les nouvelles formes de luttes associant urgence sociale et urgence climatique sans toutefois qu’un débouché politique ne vienne relayer celles-ci efficacement. Enfin, faut-il, intégrer les apports de Kohei SAITO construisant un corpus théorique politique – une praxis poussant la logique jusqu’à la notion de décroissance, notion sulfureuse pour tant pour les marxistes du XIX° siècle que bon nombre des communistes contemporains : Marx s’est affronté aux théories de Malthus alors même que la terre ne supportait moins d’un milliard d’habitants et notre génération s’est confrontée aux déclarations du Club de Rome dans les années 70 qui ont ressuscité le malthusianisme. Comment dès lors concilier décroissance et justice sociale ? Les 3 ouvrages que j’ai le plus utilisé pour cette présentation. Le livre récent intitulé « Découvrir la marxisme écologique » d’Alexis CUKIER et Paul GUILLIBERT aux éditions sociales est une bonne base pour approfondir cette question et découvrir les différents auteurs contemporains. Le livre de Kohei SAITO est intitulé « MOINS ! – La décroissance est une philosophie », au Seuil. Le livre d’Agnès HELLER « La théorie des besoins chez Marx » aux éditions sociales.