Peu de femmes prennent la parole en visio à Alternative Communiste, qu'en penser?

Contribution d’été d’Annick Davisse sur « femmes et parole politique »

D’abord juste pour que l’on se comprenne, je commente ce « déficit » à partir de mes expériences passées :

. « En politique c’est comme en sport » : j’ai passé un demi - siècle, comme professionnelle de l’éducation physique et sportive, à lutter contre le relatif échec des filles en EPS, à partir du constat que le sport s’était développé dans l’histoire des hommes au sens riche de patrimoine de l’activité humaine, mais aussi au sens restrictif de domaine masculin ayant longtemps exclu les femmes (sauf des « atypiques » - en termes sociologique et statistique - dont je fus …). C’est évidemment le cas, a fortiori, de la politique …

. Sur le sexe des pratiques et des savoirs, depuis le début des années 2000, (comme copilote du réseau école du PCF avec Y. Djerfaf et M.Deschamps), puis comme formatrice j’associe inséparablement la défense et la transformation de l’école pour tous i. Aujourd’hui j’essaie de combattre le non- dit persistant du monde de l’école sur l’échec scolaire des garçons et la signification, a contrario, de la réussite majoritaire mais paradoxale des filles. Ces comparaisons en disent long sur « dominations vs émancipation » et sur les rapports cachés entre savoirs et imaginaires sexués.

Mais revenons à nos brebis …

Je vois au moins deux raisons au relatif silence des femmes éprouvé en l’occurrence mardi 30, lors de la visio d’alternative communiste :

La parole et le temps

Hors l’intro, les dix ou 12 premières interventions de notre réunion ont été invraisemblablement longues.

Or, pour des raisons construites dans la répartition sexuée des tâches, les femmes ont souvent un rapport au temps plus pragmatique (le temps utile). Préférant souvent dire des choses plus « spontanées », elles peuvent se sentir d’avance disqualifiées par ces interventions fleuves. Notons que le régulateur a dit à une des rares intervenantes « tu es trop brève », ce qui donne à songer… Cette forme du débat (de surcroit rendu si peu interactif par la visio.) donne -t- elle envie d’y participer ? Pour moi, non. Comment ne pas reconnaître ici l’empreinte de formes anciennes de la dominationii ?

Echanger ou proclamer ?

Outre leur excessive longueur, la plupart de ces propos, pour beaucoup dans la hâte d’un soutien immédiat à Mélenchon, se situaient dans un registre d’affirmation de principes, souvent prescriptifs (« il faut », « on devrait », plutôt que de mise en commun de constats (« on a fait ci, ça, et alors on se demande si … »). Cette proclamation de convictions, éloigne-t- elle davantage les femmes ? Je le crois.

Très inscrits dans les formes de parole historiques du PCF, et sans doute plus largement dans la tradition politique du XXème siècle, héritière du discours surplombant des « hommes politiques », ces énoncés de principes ne favorise pas l’échange. On est dans le « attends Madeleine, j’explique aux gens » de Coluche.

Sans référence aux pratiques, ce non échange, met à distance de la prise de parole, non seulement une majorité de femmes mais aussi celles et ceux qui, essayant des façons nouvelles de faire de la politique, ne sont pas toujours certain.es d’être « capables » de les formaliser.

COMMENT FAIRE ?

Bien sûr, je ne sais pas vraiment, mais nous pourrions peut- être, pour l’avenir, demander aux « coites » (cf. G. Fraisse, note 2 ci-dessous) et à tout le monde, « comment échanger mieux ». En attendant, limitons le temps de parole (5 ou 6 minutes, avec le droit de revenir), et demandons aussi aux intervenant.es de dire le lieu d’où ils et elles parlent, en géographie, mais aussi en pratique militante.

Bon, à la date où j’écris, je sais bien que nous ne sommes pas au bout de nos peines du côté de Lille et que cela nous mangera l’espace de réflexion…Alors bon été quand même et salut amical à tous et toutes. Annick Davisse

i La lutte contre l’échec et les inégalités sociales à l’école, pour une culture commune réellement appropriée par tous et toutes, appellent certes des moyens sans précédent, mais ces objectifs historiquement nouveaux (sortant de la logique bourgeoise de tri) appellent aussi des réflexions et des pratiques repensées (cf. J.Y. Rochex et S. Joshua, colloque de Marseille en 2005).

ii En 1993, un numéro spécial de la revue FUTURS/Refonder une identité communiste, avait pour titre « Femmes, Quoi encore », Michelle Perrot, répondant aux questions d’Annick Davisse et Catherine Tricot sur « femmes et politique », évoquait ainsi le rapport à la politique « La parole proférée dans la sphère publique est sacrée (…) la spontanéité, l’amateurisme y sont interdits, et même des banalités, proférées par une bouche éminente, résonnent comme dans un temple- pensons aux média actuels. » et Geneviève Fraisse disait « on dit que les femmes sont bavardes en privé et coites en public. ».

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Un grand merci Annick, tu exprimes parfaitement et en peu de mots les raisons pour lesquelles, il est difficile pour une femme d’intervenir en de telles réunions et assemblées. Cette façon de pratiquer la politique est effectivement empreinte de rapports de domination persistant dans les milieux militants dont AC ne s’exempte pas. Les interventions longues, bien ficelées, qui se veulent exhaustives, qui cherchent à tout dire,

ne permettent pas la fluidité des échanges pour construire une réflexion partagée issue des contradictions ( y compris intimes) de tout un chacun. Une façon nouvelle de faire de la politique s’impose. J’ai souvent eu l’impression de parler une langue inconnue, incompréhensible. J’ai attribué ce sentiment au fait de devoir tout dire et de répondre à des points particuliers, dans la même intervention. Et trop souvent chacun croit nécessaire de répéter ce qui fut déjà dit ou bien d’affirmer son accord avec tel ou tel discours…Des interventions totalisantes ouvrent peu à la complexité et impliquent des positions binaires. Accepter la complexité n’est pas courant au PCF, comme n’y est pas courant la pensée sensible alors qu’elles sont essentielles pour comprendre le monde dans toute ses dimensions. Merci vraiment à Annick. Leïla

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je ne retiens que le passage qui suit, le reste viendra plus plus tard (peut-être)

Hors l’intro, les dix ou 12 premières interventions de notre réunion ont été invraisemblablement longues.

Or, pour des raisons construites dans la répartition sexuée des tâches les femmes ont souvent un rapport au temps plus pragmatique (le temps utile). Préférant souvent dire des choses plus « spontanées », elles peuvent se sentir d’avance disqualifiées par ces interventions fleuves. Notons que le « régulateur » du débat a dit à une des rares intervenantes « tu es trop brève », ce qui donne à songer… Cette forme du débat (de surcroit rendu si peu interactif par la visio.) donne -t- elle envie d’y participer ? Pour moi, non. Comment ne pas reconnaître ici l’empreinte de formes anciennes de la domination2 ?

Il aurait été de la responsabilité du modérateur d’intervenir pour que les interventions s’écourtent. Il a fallu que j’interrompent un intervenant qui avait pris cette réunion pour sa tribune personnelle. Mon interruption n’a pas été appréciée. Ces interventions sans fin, peu enclines à faire débattre vivement sont-elles l’apanage des hommes? Je crois que oui. Celles des femmes sont-elles plus courtes car « Préférant souvent dire des choses plus « spontanées » » Peut-être. Mais, je crains qu’un tel avis n’essentialise le « féminin ». En tout cas, un tel déroulement de discussion n’est plus acceptable.

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Oui; la parole en sphère publique est sacrée et « co-déifiée »… Comme je le disais précédemment, « Improviser une parole politique ne s’improvise pas »; hormis pour ceux qui manient depuis longtemps discours écrits ou/et oraux : lexique politique et syntaxe complexe liés à un désir non pas de dire mais de justifier un point de vue.

Pourquoi, d’ailleurs; justifier un point de vue ? Pourquoi répéter son accord avec telle ou telle personne ? Je pense qu’il serait nouveau de « clarifier » sa pensée pour la rendre accessible, de s’exprimer en phrases moins longues et de se permettre le questionnement. Poser ou se poser des questions entraîne le remue-méninges dont nous avons besoin pour échanger véritablement. Evidemment, le « question/réponse » en visio reste difficile, mais je suis d’accord: les femmes je crois en ont besoin. Et ce n’est pas « vulgariser », « banaliser » : ces termes sont péjoratifs, mais juste leur besoin de clarification. Leur envie de, leur sensibilité, leur empathie veulent aussi s’exprimer dans le monde des idées.

Combien de fois ai-je remarqué que des échanges impromptus - en marge du CD, dans les escaliers.., se nouaient ? Et là, magie : les femmes disent leur avis. Et après les échanges tendus du CD, les échanges « d’escalier » finissent par devenir plus calmes, plus compréhensifs : on se voit de plus près : on essaie pas de convaincre, on dit ce qu’on ressent. J’ai proposé au CD d’y tester de temps en temps cette forme d’échange, mais non; il faut croire que c’est trop risqué ; on risquerait de s’y comprendre enfin…