Sur le livre MOINS, LA DÉCROISSANCE EST UNE PHILOSOPHIE
par Roger Hillel, 31 mars 2026
Je passe sur les deux premiers chapitres qui énonce des thèses qui nous sont bien connues à propos des changements climatiques, du mode de vie impérial (chapitre 1) et des limites du keynésianisme climatique.
Reposer la question de la décroissance
Le chapitre 3 porte un titre oxymorique Viser la décroissance dans le système capitaliste. Saito lève la contradiction en posant la question qui sert d’intitulé à l’un de ses paragraphes : Pourquoi la décroissance est-elle impossible sous le capitalisme ? Il répond: « Il est impossible de sortir de la crise gouvernementale globale que représente les changements climatiques en adhérant à des politiques qui visent la croissance économique » « Nous devons confronter avec toute nos forces le capitalisme dont le seul objectif est une croissance économique illimitée. Si nous n’y mettons pas un terme par nos propres mains l’histoire de l’humanité s’achèvera avec nous » « Par la définition même du capital les concepts de capitalisme et de décroissance sont tout simplement inconciliables »
Il faut alors dit-il « reposer la question de la décroissance », et pour ce faire il fait appel à Marx. C’est son chapitre 4 titré Marx dans l’anthropocène. Il avertit son lecteur : « Je ne vais pas reprendre ici les anciennes interprétations des textes de Marx. Grâce à l’utilisation de nouveaux matériaux j’ai bien l’intention de renouveler Marx pour l’anthropocène »
Quels sont ces nouveaux matériaux ?
Il commence avec le concept des communs : Les communs sont la clé pour ouvrir une 3e voie en opposition aussi bien au néolibéralisme à l’américaine qu’à la nationalisation à la soviétique. Les communs sont les choses que l’on peut qualifier de biens publics telles que l’eau, l’électricité, le logement les soins et l’éducation. La gestion de ces communs ferait appel à la cogestion dont Saito prédit que : cette cogestion étant progressivement le domaine des communs pour finalement dépasser le capitalisme »
Curieusement, alors que Marx n’utilise pas le terme de commun, Saito semble le lui attribuer lorsqu’il écrit que : « Marx considérait non seulement les moyens de production mais également la terre en tant que commun à administrer collectivement »
Rupture du métabolisme humain/nature
Saito traite rapidement l’évolution de la pensée du Marx de 1848, au moment du manifeste du parti communiste, jusqu’au premier livre du Capital de 1867 qui marque, selon Saito, « le tournant théorique écologiste ». En 1848, il en est encore à l’idée de la primauté des forces productives en sous-estimant, je cite Saito : « que c’est l’augmentation des forces productives dans le cadre du capitalisme qui est à l’origine de la crise environnementale », et en croyant que : « la modernisation apportée par le capitalisme conduirait finalement à l’émancipation de l’humanité » Entre 1865 et 1866, à partir de lectures d’ouvrages de sciences agronomiques, il commence à intégrer à sa théorie économique le concept de métabolisme matériel entre l’être humain et la nature. Voici ce qu’écrit Saito : « pour Marx, l’être humain entre en relation avec la nature non pas comme les autres animaux mais d’une manière particulière. cette manière se nomme « travail » le travail est une activité spécifiquement humaine qui non seulement contrôle le métabolisme matériel entre l’être humain et la nature mais également joue un rôle d’intermédiaire entre les deux. le travail va varier au cours de l’histoire et en conséquence l’impact qu’il aura sur le métabolisme matériel entre l’humain et la nature va différer selon les époques. dans le capitalisme ce métabolisme matériel va être réorganisé de manière très spécifique. … parce qu’il cherche à acquérir le plus de valeur possible dans le temps le plus court possible le capital perturbe considérablement le métabolisme matériel entre l’humain et la nature… l’agitation incessante du capital dans le but de multiplier sa valeur fini par devenir incompatible avec les cycles de la nature et la conséquence de cette incompatibilité est l’anthropocène, qui est également la cause essentielle de la crise climatique contemporaine »
pour Saito : « le capital sonne l’alarme sur cette destruction des conditions de production durable causée par le capitalisme sous la forme de perturbations et de rupture dans le métabolisme matériel il considère que « on ne trouve nulle part dans les pages du capital d’arguments élogieux sur le développement des forces productives par le biais de la modernisation, au contraire le texte critique clairement le fait que le développement des forces productives et de la technologie dans le but de réaliser la recherche illimitée du profit n’est alors rien d’autre que le développement de la technologie en vue du pillage des ressources «
Nous sommes en 1867, année de la publication du volume I du Capital.
Repenser le matérialisme historique
Marx poursuit ses recherches. Ayant « acquis la conviction que sous le capitalisme il est impossible d’aboutir à une croissance durable car le capitalisme ne peut conduire qu’à un pillage toujours accru de la nature il aspire alors a une transition vers un autre système économique pour une croissance durable, le socialisme » Saito dit que Marx tout au long de cette période poursuit encore la vision de l’écosocialisme, mais il va aller plus loin. Je résume ce qu’en écrit Saito : Dès lors que Marx abandonne l’idée de la primauté des forces productives en tant que force motrice de l’histoire, c’est alors le matérialisme historique lui-même qui doit être repensé. Dans un premier temps, il rompt avec l’eurocentrisme qui s’exprimait dans le livre I du Capital (Pleïade 1963, p.549) selon lequel « les pays les plus industriellement développés montrent aux pays moins développés à quoi ressemblera leur propre avenir ». Saito écrit : « Cette vision historique progressiste unilinéaire et de fait très eurocentrique et dans le pire des cas, cela signifie que même le colonialisme parce qu’il apporte la civilisation et la modernisation au peuple barbare et justifiable dans le système de pensée de Marx »
Saito revient sur le reproche « d’orientalisme » qu’Edward Saïd fait au jeune Marx ( L’orientalisme. L’Orient créé l’Occident, Editions Points 2015), mais il estime qu’il ne prend pas en compte le Marx tardif d’après 1868 lorsqu’il étudie les systèmes de propriété foncière et l’agriculture des sociétés non occidentales et précapitalistes. .Il s’intéresse particulièrement aux communautés agraires de Russie (les mirs) et considère, je cite Saito, « qu’il n’est pas nécessaire de détruire le communes rurales restantes en Russie en poussant à la modernisation et qu’au contraire ces communes peuvent devenir des bases importantes de résistance contre un capitalisme qui ne cesse de s’étendre ». Pour preuve ce que Marx écrit dans la préface de la deuxième édition russe du Manifeste du parti communiste publiée en 1882 : « Si la révolution russe donne le signal d’une révolution prolétarienne en Occident, et que toutes les deux se complètent, la propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution communiste »
Pour Saito : « Ce changement théorique conduit Marx à une transformation majeure du contenu même de ce qu’il envisage comme communisme »
Vers un nouveau communisme
Nous en sommes à la page 169 d’un livre qui en fait 323 et c’est alors que Saito écrit : « Nous entrons maintenant dans le cœur de la discussion »
Trois paragraphes suivent ainsi intitulés : 1-Bouleversement théorique : vers un nouveau communisme, 2-Marx vers la décroissance, 3-le communisme de décroissance comme objectif.
Saito affirme : « en bref, Marx qui a déjà abandonné cette vision progressiste de l’histoire, a alors réussi à intégrer le concept de durabilité communautaire et les principes de l’économie stationnaire dans sa théorie révolutionnaire pour aboutir à un communisme dont les principes n’incluent plus ni productivisme ni écosocialisme. ce communisme, c’est le communisme de décroissance auquel parvient Marx in fine »
Ici vient une remarque importante de Saito : le Marxisme classique avait considéré que le communisme était incompatible avec la décroissance,. Lui même reconnaît que dans sa thèse sur Marx ( Nature contre le capital) il n’était pas allé jusqu’au communisme de décroissance.
Un peut plus loin, il écrit que « l’ancien marxisme a été jusqu’à aujourd’hui complètement ensorcelé par le productivisme »
Il va conclure son chapitre 4, Marx dans l’anthropocène, par cette affirmation : « au regard de la gravité de la crise environnementale à laquelle fait face la société contemporaine, crise amplifiée par l’accroissement illimité des forces productives, il ne nous reste plus aucune marge pour continuer à mettre en avant cette primauté des forces productives la globalisation du capitalisme a une telle ampleur aujourd’hui qu’il est impossible de la comparer à ce qui se passait au dix-neuvième siècle et c’est donc aujourd’hui alors que les contradictions du capitalisme mettre en danger la survie du de l’humanité qu’il nous faut poursuivre ce capitalisme de décroissance c’est la raison pour laquelle afin de faire face à la crise de l’anthropocène, nous devons pousser encore plus loin les réflexions issues de cette critique du capitalisme par Marx avant sa mort et tenter une nouvelle et audacieuse interprétation de ce capital inachevé qui en serait l’héritière en tant que théorisation du communisme de décroissance »
Dans son chapitre 5 L’accélérationisme, un refus du réel, il traite des tentatives pour réaliser un communisme en accélérant la croissance économique
Remarque personnelle : cela me fait penser au parti-Etat chinois qui vient d’adopter son 15e plan quinquennal qui court de 2026 à 2030. L’objectif est, selon la terminologie des dirigeants chinois, le « développement des nouvelles forces productives », c’est-à-dire la croissance technologique.
Saito affirme : « L’accélérationisme n’est rien de plus qu’un corps étranger qui a progressé sans rien connaître des avancées de Marx. C’est le résultat d’une confusion qui considère depuis 150 ans que la primauté des forces productives est l’essence du marxisme ». Le pendant capitaliste de l’accélérationisme, c’est l’écomodernisme. « C’est une pensée qui veut placer La planète en mode gestionnaire en faisant usage à l’extrême de l’énergie nucléaire, des TEN (technologie d’émissions négatives) et de la géo-ingénierie. »
La dichotomie rareté/abondance
Dans le chapitre 6 : capitalisme du manque, communisme de l’abondance, Saito développe un raisonnement qui prend pour point de départ la question de l’accumulation primitive qui figure dans le premier volume du Capital. « On considère que cette cette accumulation primitive ce sont les clôtures des communs qui se sont produites en Angleterre entre le 16e et le 18e siècle quand les paysans se sont faits expulser des terres qu’ils géraient en commun . D’après Marx cette accumulation primitive est le processus selon lequel le capital désassemble l’abondance des communs pour augmenter la rareté artificielle En d’autres termes le capitalisme de cette origine à aujourd’hui n’a pu croître quand nous appauvrissons À aucun moment Marx n’a limité le processus d’accumulation primitive à la préhistoire du capitalisme. Ce que Marx dit c’est que la création artificielle de rareté par le démantèlement des communs est la quintessence du processus d’accumulation primitive, mais qu’à travers le développement du capitalisme on voit cette accumulation en tant que processus essentiel continu et en expansion »
La suite du raisonnement de Saito s’appuie sur la dichotomie rareté/abondance. Le démantèlement des communs crée artificiellement la rareté qui est utilisée par le capitaliste pour accroître ses profits. La rareté est consubstantielle au capitalisme. Saito détaille longuement ce processus avant d’expliquer en quoi pour Marx, le communisme c’est « la négation de la négation », dont je rappelle que c’est catégorie philosophique essentielle de la théorie Marxiste.
En l’occurrence, et c’est Saito qui précise : « La première négation, c’est le démantèlement des communs par le capital. La 2nde négation, c’est le communisme qui vise à reconstruire les communs et à restaurer une abondance radicale. La rareté artificielle est créée par le capitalisme pour le capitalisme. C’est pour cela que l’abondance est l’ennemi naturel du capitalisme »
Saito prend alors des exemples de communs parmi les moyens de production : électricité (Selon Saito, en utilisant exclusivement les énergies renouvelables), eau. Il met l’accent sur « l’économie collaborative ». Il cite encore : l’éducation, la santé, Internet. Il précise bien que « Les communs par définition sont gérés de manière autonome et horizontale ». « Ce qui rend cela possible, ce n’est pas la propriété privée des décideurs ou des actionnaires, ce n’est pas non plus les entreprises d’état, c’est la propriété sociale par les travailleurs eux-mêmes ». Les organisations de gestions communes , il les appelle des « coopératives de travailleurs ».
Saito croit possible de créer des coopératives de travailleurs dans une société capitaliste.. « elles ont certainement un rôle à jouer en tant que bases pour transformer la société dans son ensemble », mais il ajoute aussitôt « qu’elles sont exposées à la concurrence du marché capitaliste et qu’il faut donc envisager à terme de changer tout le système. »
Saito poursuit son raisonnement consistant à opposer à « la rareté », ontologiquement liée au capitalisme (« le capitalisme dépend de la rareté artificielle »), « l’abondance » prodiguée par les communs. Il la qualifie « d’abondance radicale » :
« L’objectif des communs est de réduire les domaines de pénurie artificielle et d’accroître l’abondance radicale en rompant avec le consumérisme et le matérialisme », « Plus l’abondance radicale est restaurée, plus les domaines laissés à la marchandisation rétrécissent Le PIB aussi diminue, c’est ça la décroissance. »
Révolutionner le travail
Pur Saito : « La question fondamentale, c’est la transformation du travail et de la production »
Il faut en revenir à la théorie du métabolisme matériel de Marx : « Le processus de production qui cherche à augmenter sans fin la valeur du capital s’écarte du processus cyclique originel de la nature et finalement crée des ruptures irréparables dans les relations entre l’humain et la nature. Selon Marx la seule façon de réparer ces ruptures est de transformer radicalement le domaine du travail afin que la production puisse s’aligner sur les cycles de la nature. Selon la théorie du métabolisme matériel que le Capital développe, l’homme et la nature sont liés par le travail C’est pourquoi il est de la plus grande importance de modifier la nature du travail pour sauver l’environnement naturel. »
Révolutionner le travail pour rendre possible une production compatibles avec les cycles naturels tel sera l’objectif du communisme de décroissance. Il devra répondre à cinq conditions (les quatre piliers) :
Le passage à une économie de la valeur d’usage
La réduction du temps de travail
L’abolition de la division standardisé du travailleur
La démocratisation du processus de production
La mise en valeur des services essentiels